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Matthieu Pigasse porte beau

par Frédéric Lordon, 10 août 2026
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Arthur Dove. « Foghorns » (Cornes de brume), 1929.

Ça, on ne pourra pas dire le contraire : costumes de bon faiseur, chaussures semi-pointues — et même hoodie, pour les jours canaille ! La street cred, wesh — la Wall Street cred. Matthieu Pigasse porte beau, et en plus il voit loin. Alain Minc, qui a à peu près tout raté dans sa vie, et n’a plus que les évocations pour s’occuper, se souvient avoir reçu le jeune Matthieu, peut-être venu lui baiser l’anneau, en tout cas lui dire son désir de devenir président de la république — comme l’autre fada. Au nombre des fléaux du macronisme il faut donc compter la licence donnée aux banquiers d’affaire de se rêver président de la république. Du capital financier au sommet de l’Etat : un raccourci de l’époque. On sait comment l’autre s’y prit — Matthieu a eu le temps de remâcher sa rancœur. Lui aussi bientôt. Mais par d’autres voies. Pas comme l’usurpateur par le soutien ouvert, unanime, dégoûtant de la presse bourgeoise mobilisée : dans un mouvement plus ample, parti de plus loin, plus « subtil » — qu’on n’aurait pas vu venir.

De loin donc, avons-nous dit. Avec une radio. Qui verrait mèche à une radio ? Bien emballée pourtant, une radio, ce sont des fondations. Par exemple, la bande à Meurice : une dalle de béton. Surtout les enfants, lâchez-vous bien, autant que vous pouvez même, c’est la phase wesh du plan. Disons : la phase chauve-souris de La Fontaine : quand je mitonne une fusion-acquisition, je suis souris, vivent les rats ; maintenant je suis oiseau, voyez mes ailes. Laissez de côté les fees et les deals, écoutez Radio Nova, prenez la mesure de tout ce que je laisse faire et dire, concluez à l’évidence : je suis de gauche, et de gauche un peu mon neveu. Banquier d’affaire, sale étiquette, l’autre ne s’en est jamais défait, je ne ferai pas la même erreur et je ne pleurerai pas le détergent. Deux saisons de La Dernière, s’il me reste des traces de costume à rayures, c’est à désespérer de la chimie.

Lire aussi Evelyne Pieiller, « No pasarán ? », Le Monde diplomatique, août 2026.

Pour faire de gauche, Matthieu avait commencé au cabinet de DSK — ça n’était pas fameux. Du reste, ça n’empêche pas de rester bons amis : on part bras dessus bras dessous au Gabon pour y faire du conseil — et pourquoi pas un peu de business au passage. Le passé, le présent — peu importe. Maintenant, il est installé. On peut y croire. Où en sommes-nous ? Wesh, c’est fait, on peut aborder la phase 2 : « je suis présidentiable ». Phase peu coûteuse à ce stade. D’abord parce que se déclarer présidentiable est désormais à la portée du premier clampin à notoriété – il en a. Ensuite parce qu’il y met les formes : je suis le présidentiable barycentrique — dit-il. Barycentre de quelle aire, ça n’est pas précisé. Avec Mélenchon dedans ? Sans ? Inutile de s’encombrer de détails, on va faire un débat avec Glucksmann, lui au moins il est parti suffisamment loin à droite pour ne pas disputer le barycentre. Tout ça est parfaitement grotesque, ça n’a aucune importance — Matthieu lui-même ne mettrait pas un bouton de culotte sur cette candidature-là, et pour cause : elle n’est pas faite pour aboutir. Après l’installation « à gauche », elle est faite pour installer dans le paysage politique. Et ça aussi, maintenant, c’est fait. Phase 3.

Présidentiable, c’était du flan bien sûr. Mais ministrable, c’est du sérieux. Matthieu est 1) à gauche, 2) dans le paysage, donc il est ministrable. On pourrait dire : ministrables, il n’y a jamais eu pénurie. Sans doute, mais lui a un prospectus — et un prospect. Si l’on est sérieux deux minutes, on ne va pas faire la danse du ministrable à François Hollande ou à Bernard Cazeneuve. On va la faire là où des emplois ont le plus de chances de s’ouvrir : à LFI. Voilà le prospect. Maintenant le prospectus : vous avez besoin de moi. J’ai bien montré mes ailes, mais c’était pour la galerie, souvenez-vous que je suis surtout souris. Or : les costumes à rayures parlent aux costumes à rayures. Sachant par ailleurs que : vous aurez à leur parler. Au reste : vous leur parlez déjà. Jean-Luc Mélenchon débat avec les petits et moyens patrons sur LCI, dîne avec les grands. Rien que de très logique — et de très cohérent avec votre ligne : votre anticapitalisme est d’une variante étrange qui ne veut pas dire abolir le capitalisme. Donc y rester — sans doute pas sans y rien faire, mais y rester quand même. C’est une ligne qui se tient parce que, sortir du capitalisme, beaucoup de monde sait le dire, mais peu savent le penser. On ne voit pas au surplus que la société en émette une impérieuse demande. Donc on y restera. Et par conséquent dans ses institutions politiques. Où l’on n’a d’autre possibilité que de passer des compromis — avec le capital. Et pour passer des compromis : parler. Se parler. Or, pour leur parler, vous avez besoin d’un truchement, comme disait Montaigne. Non pas que vous ne puissiez pas vous-même, mais que vous pourrez mieux. Le truchement, c’est moi. C’est moi tout naturellement puisque je suis des leurs. Je n’y fais peut-être pas l’unanimité — mais qui la fait ? —, on m’y tient pour un excentrique, on me passe difficilement mes moments wesh et mes démonstrations de gauche ; tout de même : je suis des leurs. Je sais comment on se parle chez ces gens-là, je sais parler comme eux (en réalité, je ne fais que ça), alors voilà : j’aurai leur oreille. J’aurai leur oreille pour y verser vos messages. Ministre du truchement, on ne le dira pas comme ça mais ce sera la réalité — et puis c’est la classe littéraire. Voilà ce que je vous propose, voilà mon offre de service, et je vous dis que vous en aurez besoin. Parce que, mine de rien, votre affaire s’annonce un peu agitée dans ces milieux, on ne vous y aime pas beaucoup (mettez-vous à leur place), certains auraient même la sourde intention de tout jeter contre vous, je n’en serais pas autrement surpris. Qui saura avoir leur oreille de votre part, les rassurer, les disposer, vous sera précieux. Je suis précieux.

Ce que ne vous dit pas mon prospectus, c’est ce que moi je leur dirai : « ne vous inquiétez pas, je suis dans la place — Bercy, c’est la salle des machines, le reste ne compte pas —, je veille à ce qu’« ils » ne fassent pas n’importe quoi, vous me connaissez, je pèserai, il n’y aura pas d’embardées.

Matthieu (re)vient de loin, et il voit loin aussi. Ministre du truchement, c’est drôle mais ça durera moins longtemps que les contributions. Il sait déjà qu’il sortira, quand, et pour quoi faire. Ce sera la phase 4. Le timing est important : rester suffisamment longtemps à trucher mais pas trop non plus — deux bonnes années ? Et puis partir sur un bon gros prétexte : « Je ne peux plus cautionner ces excès ». Pour s’en retourner parmi les siens, plein d’usage et raison, là où on a toujours été : à gauche de droite, ou à droite de gauche, c’est pareil, bref à droite, c’est-à-dire à l’endroit où l’on ravaude par ici, on passe la loque par-là, mais où jamais l’on ne touche au capitalisme, la machine à dégueulasser. « Nous l’avions perdu un moment, nous le retrouvons tel qu’en lui-même : en hoodie mais raisonnable » : voilà comment je serai accueilli, se dit Mathieu. Oh le bel arc, oh l’élégante trajectoire : parti amuseur radiophonique, passé par présidentiable à moins d’un bouton de culotte, puis de là à ministrable pour de bon, suivi de ministré réel, pour enfin déboucher sur présidentiable mais cette fois sérieux. Affaire bouclée en moins de dix ans, c’est pépé Minc qui va être fier. En attendant Matthieu contemple par anticipation sa courbe irrésistible, sa subtilité. Ne lui disons pas tout de suite qu’elle a la furtivité d’un 38 tonnes repeint fluo, équipé d’une corne de brume. On espère bien qu’il ne se produit aux Amfis que pour y être promené. Plus, ce serait trop.

Frédéric Lordon

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