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Ce que parler « prétieux » veut dire : Les enseignements d'une fiction linguistique au XVIIe siècle

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Année 1998 78 pp. 53-58
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CE QUE PARLER « PRETIEUX » VEUT DIRE : Les enseignements d'une fiction linguistique au xvne siècle

Delphine DENIS

Dans un article paru en 1987, R. Lathuillère reprenait l'essentiel des analyses linguistiques qu'il avait consacrées dès 1966 à la préciosité 0). Ce recentrage d'une notion envisagée à l'origine dans son plus large contexte, historique et culturel, sur la dimension spécifiquement linguistique n'était sans doute pas motivée que par les contraintes d'une publication scientifique : entre les deux dates, la thèse de J.-M. Pelous avait conduit en effet à dénier au phénomène précieux toute réalité historique, réinterprétant la figure de la Précieuse comme un mythe critique significatif des représentations caricaturales du monde galant (2). Revenir à la description d'une « langue des précieux », c'était implicitement répondre, par la voie philologique, aux affirmations controversées de J.-M. Pelous.

Le débat est loin d'être clos, et le dossier s'est alourdi en dix ans d'un certain nombre de pièces importantes (3). Loin de prétendre à une quelconque synthèse, nous voudrions tenter ici quelques remises en perspective, en replaçant la question du « jargon » précieux dans le cadre d'une réflexion sur les approches successives de la légitimité énonciative au XVI le siècle. On se propose, pour point de départ, une relecture critique des deux célèbres Dictionnaires des Prétieuses de Somaize, qui marquèrent, avec le roman de l'abbé Michel de Pure et la comédie de Molière, l'apogée de la production satirique consacrée à la langue des précieuses. Par-delà les évidentes manipulations, les déformations caricaturales, la supercherie de Somaize s'avère exemplaire d'une démarche constante de la réflexion des contemporains sur le bel usage et la créativité néologique (4), qui ne sépare jamais l'examen des « façons de parler » de leurs lieux d'inscription, croisant ainsi inextricablement la question des pratiques discursives de la mondanité triomphante - mais contestée - avec celle des modèles littéraires du « meilleur style ». C'était déjà, on le sait, le point de vue de

1 . La Préciosité, étude historique et linguistique. Tome I. Position du problème, Les Origines, Genève, Droz, 1966, et « La langue des précieux », Tra. Li. Li., n° 25 (1987), p. 243-269.

2. Amour précieux, Amour galant (1654- 1675), Paris, Klincksieck, 1 980, notamment p. 307-454.

3. En particulier les diverses enquêtes d'A. Viala sur l'esthétique galante, et la thèse de L. Timmermans, L'Accès des femmes à la culture (1598-1715). Un débat d'idées de saint François de Sales à la marquise de Lambert, Paris, Champion, 1992). L'œuvre de Madeleine de Scudéry a elle aussi fait l'objet de travaux récents, tandis que la thèse de M. Maître (Les Précieuses : Contribution à l'histoire de la naissance des femmes de lettres en France au XVlie siècle. Thèse de Nouveau Doctorat à l'Univ. de Paris-Vil, février 1998) apporte des éléments nouveaux sur le plan historique.

Vaugelas, qui dans sa célèbre Préface aux Remarques combinait pour modèles du bien-dire la « façon de parler de la plus saine partie de la Cour », incluant les ruelles polies de la Ville, et la « façon d'écrire des Autheurs du temps » (5).

Ainsi le retour sur la fiction d'une « langue des précieux » permet-il de prendre la mesure de l'assignation nécessaire des mots du discours à leurs institutions légitimantes : derrière la satire, constante tout au long de la seconde moitié du siècle, des « mots à la mode » et des jargons de « cabales », se lit en creux une interrogation fondamentale sur les droits à renonciation, littéraire ou sociale, qui nourrit de sa force polémique les tentatives concurrentes de normalisation et de stabilisation du français. À la fin du siècle, cette entreprise en partie achevée conférera à Pappellatif précieux une fonction hautement axiologique, au prix d'un progressif oubli de cette petite histoire socio-linguistique.

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Les deux Dictionnaires de Somaize s'inscrivent comme on sait dans le cadre d'une série de plagiats et de démarquages des Précieuses ridicules, sur fond de rivalités éditoriales et de cabales littéraires (6). En avril 1 660, paraît ainsi Le Grand Dictionnaire des Prétieuses ou La Clef de la langue des ruelles (7), répertoire comique des « phrases » (8) les plus en

4. Sur cette question centrale au XVlie siècle, voir F. Brunot, Histoire de la langue française, Paris, A. Colin, 1930 [1922], III, 1, p. 194-227, et les analyses d'I. Landy-Houillon : « Archaïsmes et néologismes : la réconciliation des Anciens et des Modernes ? », D'un Siècle à l'autre : Anciens et Modernes, Actes du xvie colloque du C.M.R. 17 (Marseille, janvier 1986), p. 1 93-205, et « Usage et raison aux siècles classiques », XW/e Siècle, n° 1 73 (oct.-déc. 1991), p. 359-373. Voir encore M. Giacomelli Deslex, « La neolo- gia nelle teorie linguistiche del Seicento », La Lingua francese nel Seicento, Quadernidel Seicento francese, n° 9 (1989), Adriatica-Bari/Nizet-Paris, p. 13- 25, et, pour une réflexion d'ensemble, L. Guilbert, La Créativité lexicale, Paris, Larousse, 1975.

5. Claude Favre de Vaugelas, Remarques sur la langue françoise, Paris, Vve J. Camusat et P. Le Petit, 1647, Préface, â v°. Sur cet ancrage socio- linguistique du bon usage selon Vaugelas, voir K. A. Ott, « La notion du "bon usage" dans les Remarques de Vaugelas », C.A.I.E.F., n° 14 (mars 1962), p. 79-94, et plus récemment, les analyses de D. Trudeau dans Les Inventeurs du bon usage (1529-1647), Paris, Ed. de Minuit, 1992, p. 167-202.

6. On peut se reporter à la mise au point de M. Cuénin, dans l'Introduction à son édition des Précieuses ridicules (Genève-Paris, Droz-Minard, 1973), notamment p. XLVI-LVIII.

7. Paris, J. Ribou, 1660 (ach. d'imprimé du 12 avril).

8. Au sens de collocations, alliances de termes ou locutions : pour un rappel des anciennes valeurs du mot phrase, voir J.-P. Seguin, L'Invention de la phrase au xvilie siècle. Contribution à l'histoire du sentiment linguistique français, Paris-Louvain, Société pour l'Information Grammaticale, éd. Peeters, 1993, p. 39-58

L'Information grammaticale n° 78, juin 1998

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