De l'esprit
| De l'esprit | |
| Auteur | Claude-Adrien Helvétius |
|---|---|
| Pays | |
| Genre | essai |
| Éditeur | Laurent Durand |
| Lieu de parution | Paris |
| Date de parution | 1758 |
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De l'Esprit est un essai de Claude-Adrien Helvétius paru, sans nom d'auteur, le . Les thèses matérialistes qu'il contient sont rapidement dénoncées par les milieux conservateurs. Le privilège d'édition est révoqué en 1759.
Contenu
[modifier | modifier le code]Le titre de l'ouvrage peut être trompeur pour un lecteur contemporain, l'ouvrage ne se consacre principalement pas à ce que nous nommons la philosophie de l'esprit, centrée sur le problème des relations du corps et de l'esprit. Il s'agit davantage d'un ouvrage de philosophie de la connaissance et de philosophie morale et politique.
Helvétius radicalise l'empirisme de Locke en le transformant en un matérialisme sensualiste. Toutes nos idées proviennent de l'expérience sensible et la totalité de la connaissance provient ainsi des sensations. Il affirme que « Nous sommes uniquement ce que nous font les objets qui nous environnent ». L'être sensible prend ainsi conscience de ses besoins et recherche des moyens de les satisfaire[1]. En outre, il existe une égalité naturelle entre les hommes[2]. Ceux-ci sont le produit de leur environnement, notamment de leur éducation, et non de qualités innées.
Sur le plan politique, cette dernière idée conduit peut conduire à remettre en cause le bien-fondé de l'aristocratie, les aristocrates se considérant supérieurs de naissance, et considérer que l'on puisse profondément changer les hommes en changeant les institutions. Helvétius ouvre la possibilité de réformes sociales et politiques d'ampleur. Par ailleurs, Helvétius défend une morale qui préfigure l'utilitarisme : une action est bonne si elle contribue à accroitre les plaisirs et réduire les peines. Il faut ainsi juger les institutions en fonction de leur contribution au bonheur collectif. Ce sont là les thèses qui heurteront le plus l'opinion de l'époque, puisque, dans une perspective chrétienne, il existe un bien objectif, institué par Dieu, et qui ne dépend donc pas des préférences personnelles.
De l'esprit ne professe pas ouvertement l'athéisme, la question de l'existence de Dieu est passée sous silence, mais de fait, il propose une morale laïque, centrée sur le bonheur terrestre et dont sont absentes aussi bien la loi divine que la perspective du salut dans l'au-delà et la grâce.
Genèse
[modifier | modifier le code]Déterminer le moment de rédaction du premier ouvrage philosophique d’Helvétius est une tâche complexe et malheureusement décevante puisqu’il est impossible de déterminer une datation précise. En effet, il est possible d’estimer l’écriture de l’ouvrage entre 1744 et 1757. Ces deux dates représentent respectivement la première mention de l’ouvrage au sein de la correspondance de Madame de Graffigny (marraine de madame Helvétius) et le moment de fin puisqu’Helvétius annonce à sa femme qu’il vient de montrer son manuscrit à quelques amis (Stenger, 2011, p. 16). La rédaction de l’ouvrage se serait donc déroulée sur une période de treize ans.
De plus, le statut de l’ouvrage change au cours de ces treize années. La première lettre qui annonce la rédaction de l’ouvrage est une lettre de madame de Graffigny, écrite le , à François-Antoine Devaux. On peut y lire :
[…] Il parle, il ouvre son âme. Il me fait le résumé d’un livre qu’il va faire imprimer. Ah quel livre ! Locke n’est pas son décrotteur […](Helvétius, 1981, p. 70)
Puis, quelques mois plus tard, le de l’année suivante, Madame de Graffigny laisse entendre au même interlocuteur que l’ouvrage d’Helvétius est presque complété :
"[…] Il [Helvétius] me parla des subdivisions de son livre avec une netteté, un ordre, et une précision si parfaite que, quand il ne serait écrit que comme il parle, il serait admirable. […] Il compte finir son livre pendant sa tournée, mais il ne peut pas le donner tant que la guerre durera par des raisons de convenances et de politique qui sont très sensées." (Helvétius, 1981, p. 75‑76)
Le statut terminé de l’œuvre se confirme au courant de l’année 1757 lorsqu’Helvétius écrit à sa femme deux lettres. La première au printemps 1757 et la seconde en septembre de la même année :
"[…] Je compte demain matin porter à Mademoiselle Dupré les premiers cahiers de mon ouvrage, et je la prierais, si elle en est contente, de les communiquer à M. de Trudaine. Je vais donc faire , en petit, le métier d’adroit et de courtisan. Je souhaite fort que mon ouvrage leur plaise et qu’ils n’y trouvent rien de trop fort […]"(Helvétius, 1984, p. 5)
"J'ai pourtant bien du chagrin de t'avoir fait pleurer, mais c'est que j'avais de l'humeur, peut-être parce que je te quittais, et que j'allais être quelques jours sans pouvoir travailler, et que je voudrais que mon ouvrage fut tout à fait fini pour être en repos".(Helvétius, 1984, p. 20)
Pour ce qui est des possibles modifications entre septembre et la première impression, seul l’ajout d’une citation tirée du Journal étranger du mois de février a été identifié (Stenger, 2011, p. 17).
À cette généalogie de l’œuvre globale s’ajoute le fait qu’il semble être possible de déterminer que le premier chapitre de la première section de l’œuvre a probablement été rédigé avant 1740. En effet, selon Duclos, un ami d’Helvétius, le philosophe de Voré « fit le premier chapitre pour lui [Mme de Villette] expliquer un passage de Locke qu’elle n’entendait pas. »(Stenger, 2011, p. 15)
Publication et réception
[modifier | modifier le code]Malesherbes, directeur de la Librairie, accorde le privilège royal à l'éditeur sur base des rapports de deux censeurs, Jean-Pierre Tercier et Barthélémy. Ce dernier exige la suppression de quelques passages[3]. L'ouvrage est publié le chez Laurent Durand, à Paris[4].
Très vite, l'ouvrage fait grand bruit et il apparaît que les censeurs ont négligé leur travail. Tercier, extrêmement pris par ses nombreuses fonctions, n’a pas paraphé chaque page du manuscrit, présenté en retard, avec les chapitres en désordre, de façon à brouiller le fil conducteur et l'a approuvé sans doute sans l'avoir lu.
Le scandale est immédiat, accompagné d'une véhémente campagne de presse, la condamnation par la faculté de théologie de la Sorbonne ainsi que par le pape Clément XIII, et l’autodafé de « De l’esprit », après l’arrêt du Parlement du , puis le désaveu et rétractation publique de Helvétius et de Jean-Pierre Tercier qui a été renvoyé le .
« J'ai appris, monsieur, que le public et surtout les gens de bien n'avaient pas souscrit à l'approbation que vous avez donnée au livre intitulé De l'esprit. Les plaintes qui m'en sont revenues m'ont engagé à le parcourir et je vous avouerai que j'ai été étonné du jugement que vous en avez porté. »
— Lettre de Malesherbes à Tercier, datée c. du 1er août 1758[5].
Le procureur général Omer Joly de Fleury obtient dès le [3] la suspension du privilège. D'autres éditions verront néanmoins le jour, dès 1758 et après la révocation du privilège.
Helvétius prend peur et fait une rétractation humiliante des thèses qu'il a soutenues, perd sa charge auprès de la Cour et s'exile volontairement dans son château de Voré. La suspension est confirmée par le Parlement de Paris le ; l'essai est mis à l'Index par le pape Clément XIII et brûlé publiquement le .
Diderot, qu'Helvétius a consulté avant d'éditer son livre, fait paraître le une critique dans la Correspondance littéraire révélant la fausseté des principes (quatre grands paradoxes) mais concluant, tout bien considéré, sur l'utilité de l'essai qui tord le cou aux préjugés de tout genre.
- De l'esprit [compte rendu], Mémoires pour L'Histoire des Sciences et des Beaux Arts, , art. CXI, p. 2649-2683.
- : révocation du privilège de l'imprimeur par le Parlement de Paris.
- : Supplément à la Gazette de Cologne, n° XXV, p. 2.
- : Nouvelles ecclésiastiques, p. 57-59.
Éditions
[modifier | modifier le code]- Amsterdam et Leipsick, chez Arkstee et Merkus, 1758 (consulter en ligne).
- La Haye, Moetjens, 1758 (consulter en ligne.
- Paris [Liège], Durand [Bassompierre], 1759.
- Paris, Chez Durand, Libraire, rue du Foin. M. DCC. LIX. Avec approbation et privilège du Roi (édition clandestine publiée après la révocation du privilège).
- De l’esprit. Texte édité, présenté et annoté par Jonas Steffen, Paris, Champion, 2016, 600 p. (Coll. « Âge des Lumières », n° 79). Réédition en format broché 2021.
Bibliographie
[modifier | modifier le code]- Didier Ozanam, La disgrâce d'un premier commis : Tercier et l'affaire de l'Esprit (1758-1759), Bibliothèque de l'École des chartes, 1955, n° 113, p. 140-170.
- (en) David Smith, Bibliography of the writings of Helvétius, Ferney-Voltaire, Centre international d’étude du XVIIIe siècle, 2001, (ISBN 2-84559-006-7), E8, p. 159–163.
- (en) David Smith, « The publication of Helvetius's De l'Esprit », dans French studies, vol. XVIII, 1964, p. 332-344.
Notes et références
[modifier | modifier le code]- ↑ « Helvétius », sur Gallica (consulté le ).
- ↑ « Biographie de Claude Adrien Helvétius, philosophe français, auteur de "De l'esprit"; citations, bibliographie », sur atheisme.free.fr (consulté le ).
- 1 2 Evelyne Lever, Le Crépuscule des rois, Fayard 2013 p. 37
- ↑ Voir cette édition en ligne dans Gallica.
- ↑ Correspondance générale d'Helvétius, vol. II, University of Toronto Press, 1984. Dans le même sens, voir la lettre de Malesherbes à la duchesse d'Ayen du 8 août 1758 et ses Mémoires sur la librairie où il considère l'erreur de Tercier comme inconcevable.