Jean d'Ormesson

Jean d'Ormesson, surnommé « Jean d'O », de son nom complet Jean Bruno Wladimir François-de-Paule Le Fèvre d’Ormesson, né le 16 juin 1925 à Paris (VIIe arrondissement) et mort dans la nuit du 4 au 5 décembre 2017 à Neuilly-sur-Seine, est un romancier et chroniqueur français.
Romans
[modifier]Presque rien sur presque tout
[modifier]L’éternité toute seule, dans un néant qui était le tout, aurait pu durer, sinon pour toujours, du moins à jamais. Il n’y a pas d’autre mystère que le mystère des origines. Personne – et pas même moi qui ai l’outrecuidance de vous introduire dans la longue histoire du tout – ne peut savoir pourquoi le temps a surgi de l’éternité ni pourquoi le néant s’est transformé en tout. Dans nos moments d’exaltation ou de découragement, il nous arrive de penser que tout n’est que néant. C’est qu’il reste dans notre tout des traces de ce néant dont il sort. « Dieu a fait le monde de rien, écrit Paul Valéry, mais le rien perce. »
La mathématique, l’histoire, l’éducation, le jardinage, l’enquête policière, la rumination amoureuse et tout le reste n’en finissent jamais d’exiger un retour et un recours aux origines. Soigner, surtout – et je vous soigne – c’est suivre pas à pas la chaîne des effets et des causes jusqu’à la cause première, et presque toujours cachée, du mal. Entre la guérison et les origines existe un lien secret qui jette une brusque lumière sur ce tout où nous vivons. Exister dans le temps, c’est s’interroger sur l’origine.
Pour l’esprit le plus obtus, rien de plus évident : le tout est réel dans le temps parce qu’il était possible dans l’éternité. Peut-être faut-il aller plus loin et dire que le tout est réel dans le temps parce qu’il était nécessaire dans l’éternité.
Le temps est le cœur du tout distingué du néant. Se pencher sur le tout, c’est se pencher sur le temps. Le temps est notre patrie, notre bien à tous, notre matière et notre âme. Il est aussi près de nous que l’éternité en est loin. Nous avons du mal à parler de l’éternité parce qu’elle nous est trop étrangère. Nous avons du mal à parler du temps parce qu’il nous est trop familier. Mais de quoi parler d’autre ? Le tout appartient à l’être qui l’a fait surgir du néant. Et il appartient au temps à qui l’être l'a confié.
Le temps n’est pas l’éternité. L’éternité est une absence de temps. Le temps est un refus d’éternité. Le temps a commencé. Il finira. Si le temps n’avait pas commencé, s’il ne finissait pas, il serait lui-même l’éternité.
Le tout commence avec le temps : il se dégage du néant parce que le temps s’en empare. Tombé de l’éternité, le temps est lié à quelque chose de nouveau que nous appelons la matière. La matière est de l’être menacé par le temps. Il est au moins douteux qu’il y ait du temps sans matière. Il est tout à fait sûr qu’il n’y a pas de matière sans temps.
Des philosophes ont prétendu que ni la matière ni le temps n’avaient de réalité autonome et qu’ils n’existaient, en vérité, que dans l’esprit des hommes : s’il n’y avait pas d’hommes, il n’y aurait pas de temps et il n’y aurait pas de matière. La lecture que nous proposons de l’univers sur le mode de la fable suppose qu’il y a un tout et que les hommes s’y succèdent. Et qu’il y a du temps qui s’écoule dans le tout avant qu’il y ait des hommes pour le penser. Sur cette fable tombent d’accord et saint Thomas d’Aquin et le bistrot du coin.
Le caractère du temps est autrement difficile. Il est plus pâle que son frère [l’espace], plus remuant, plus secret, plus difficile à cerner, à juger et à connaître. Plus intelligent aussi. Et moins sûr. C’est un personnage cruel, nerveux, changeant, porté sur le paradoxe, d’une instabilité maladive, toujours prêt à trahir ses amis les plus chers. On dirait qu’il ne dort que d’un œil, qu’il est debout sur une patte, qu’il attend à chaque instant l’occasion de quitter la compagnie et de filer parce qu’il s’ennuie. Faire fond sur lui est une folie où beaucoup se sont laissé prendre.
Le passé est faible parce qu’il est mort. Le passé est très fort parce que personne, jamais, et même pas Dieu, ne pourra faire en sorte qu’il n’ait pas existé. Le passé est du temps tombé dans le néant et frappé d’éternité.
Voici l’avenir qui s’amène. Il frappe à la vitre, il cogne à la porte. Il est impatient d’arriver. Le passé est la patience même : il attend sans se lasser. L’avenir est impatient. Peut-être parce qu’il est lié au souvenir et aux cultes des morts, le passé a quelque chose de religieux. L’avenir a quelque chose de militaire. Le passé joue de l’orgue. L’avenir sonne le clairon. Le passé est derrière. Derrière quoi ? On ne sait pas. L’avenir est devant. On dirait, ne me demandez pas pourquoi, que le passé est féminin. Des fruits. Des parfums. Des assiettes et des draps empilés dans les armoires. Une odeur entêtante de foin coupé et de bois. L’avenir est affreusement viril. Même s’il arrive aux femmes de le dominer, ce sont des rêves d’hommes qui l’habitent. L’argent, le pouvoir, la violence, les machines sont du côté de l’avenir. Le feu de la cheminée est du côté du passé. Le passé est tiède comme un corps de femme. L’avenir est un glacier qui brille sous le soleil.
La science domine tout ce qui est dans le temps – mais seulement ce qui est dans le temps. Rien ne lui échappe – sauf le temps. Le temps garde en lui et protège le mystère des origines. Il nous nargue. Il nous livre tout ce qui se déroule grâce à lui et en lui. Mais son être et son sens, il nous les refuse avec constance.
C’est à la fin des temps qu’on saura si le tout a été fait pour les hommes ou si les hommes n’ont été qu’une étape sur le chemin du tout. Une sacrée étape en tout cas. Dans la longue histoire du tout, j’aurai toujours un faible pour le temps assez bref où les hommes auront vécu, dans l’angoisse et dans l’orgueil, sur cette planète reculée, perdue au fond de l’univers et qu’ils appelaient la Terre.
Nous sommes condamnés à la pensée comme nous sommes condamnés au temps et à la liberté. Il est un peu gauche pour un homme de parler de pensée, car il ne peut rien en dire qu’en se servant de la pensée, ou de ce qui lui tient lieu. Ce qui le précipite aussitôt dans un cercle vicieux et dans un tourbillon dont personne ne peut sortir et qui donne le vertige. Penser la pensée est le plus drôle, le plus cruel, le plus dangereux des drôles de jeux.
À ceux qui croient que la création est comme attirée, depuis le début, vers la naissance de l’homme, les partisans d’une nécessité rigoureuse et aveugle, de mèche avec le hasard, ont le droit d’objecter qu’il s’agit d’une conception mythique et quasi mystique, entièrement centrée sur l’homme, fondée sur sa faiblesse et son orgueil mêlés et sur son besoin d’être rassuré comme un enfant dans la nuit : c’est parce qu’ils sont des hommes que les hommes s’imaginent que l’univers a été créé pour les hommes.
À ceux, en revanche, qui s’imaginent que la nécessité seule, assaisonnée d’un peu de hasard comme le vinaigre se mêle à l’huile pour faire une bonne salade, peut expliquer le monde, les partisans d’une sagesse suprême et d’une volonté extérieure répondront qu’une telle conception est mécanique et réductrice, qu’elle suppose déjà résolus les problèmes qu’elle aborde et qu’elle laisse entier le problème du tout, de ses origines, de son sens et de ses fins.
- Presque rien sur presque tout, Jean d'Ormesson, éd. Gallimard, 1996 (ISBN 2-07-074439-6), p. 140, 141
La pensée n’est pas liée, comme l’instinct chez les fourmis ou chez les abeilles si laborieuses, à telle ou telle situation. Elle n’est pas liée à tel ou tel objet. Elle est une ouverture au tout. L’homme, qui est un animal, n’est plus un animal. Il est autre chose. D’une certaine façon, il est le tout. Parce qu’il le pense.
Le souvenir nous désespère, nous amuse, nous crucifie, nous enchante. Il est à nous, et à nous seuls. Nous sommes capables d'agir sur le présent, mais il nous est extérieur. Nous ne pouvons rien sur le passé, mais il nous appartient. Ce qui est à nous, et seulement à nous, c'est ce qui n'est plus. Tomber dans le passé et dans l'absence n'est rien d'autre que tomber dans la pensée. Les hommes sont les maîtres sans pouvoir de tout ce qui a cessé d'être. Pantelants, déchus, dans les larmes et l'impuissance, nous sommes les lieux de l'évanouissement, de la chute implacable dans le néant, du souvenir et du passé.
- Presque rien sur presque tout, Jean d'Ormesson, éd. Gallimard, 1996 (ISBN 2-07-074439-6), p. 176, 177
Passer de l'imagination à la foi, c'est grimper vingt étages et sauter d'un monde à un autre. Personne ne réduira les illuminations et les splendeurs de la foi aux songes et aux jeux de l'imagination. Parce qu'elle franchit avec audace les limites de l'espace et du temps et celle de notre tout, la foi n'en est pas moins parente de l'imagination. « La foi, écrit saint Thomas d'Aquin en une formule superbe, est la forme de mon espérance. » Elle est aussi une forme, la plus haute, la plus belle, de l'imagination. Le projet de Pascal, ennemi s’il en est de l'imagination, est de fonder la loi sur une raison à la fois exaltée et traînée dans la boue. Malgré tout son génie, Pascal ne convaincra jamais que ceux qui sont déjà convaincus. De très loin supérieure aux délires de la folle du logis, la foi appartient au même registre que l'imagination et elle entretient avec la raison des relations difficiles et ambiguës : elle ne s'oppose pas à elle, mais elle ne s'y soumet pas non plus. C'est aux yeux de la foi surtout que le tout est un roman.
Le propre de la raison, et de la vérité qui est sa fin, est d'entraîner l'adhésion de tous les esprits sans exception. Personne ne peut refuser le théorème de Pythagore, la géométrie d’Euclide, la deuxième loi de la thermodynamique, dite principe de Carnot, les équations de Newton ou d'Einstein. Personne ne peut prétendre que les lois de la gravitation et de l'attraction n'existent pas, que la somme des angles d'un triangle euclidien est plus grande ou plus petite que deux droits, que le carré de l'hypoténuse n'est pas égal à la somme des carrés des deux autres côtés. Aucun des systèmes établis par la science ne représente sans doute une vérité définitive, puisque la vérité est hors de la portée des hommes : il y a des géométries non-euclidiennes et Einstein dément Newton comme Newton démentait Ptolémée. Mais chacun, à son époque et dans les limites de son domaine, possède une force contraignante qui est la marque de la raison et de ce que nous appelons la vérité scientifique.
- Presque rien sur presque tout, Jean d'Ormesson, éd. Gallimard, 1996 (ISBN 2-07-074439-6), p. 193, 194
La vérité des religions est autrement sublime que les vérités scientifiques. Mais il est toujours permis de la refuser. Personne ne peut imposer, sauf par la force, la croyance à Brahmâ, à Jéhovah, à Zeus, à Zoroastre, à Mithra, à Bouddha, à Jésus, à Mahomet. La religion a beau être la forme la plus haute de la pensée des hommes, elle ne relève pas exclusivement de la raison. Elle se sert de la raison, elle collabore avec elle. Elle relève d'autre chose qui est plus proche du rêve et de l'imagination, de l'inspiration peut-être, ou de la grâce, ou de la mystique, que de la science et de la raison.
Aux yeux des chrétiens, le communisme qui a tué beaucoup d'hommes au nom de l'amour des hommes, est un christianisme devenu fou. Aux yeux des communistes, le christianisme est une doctrine obscurantiste et réactionnaire qui s'obstine à croire à un Dieu et à une âme qui n'ont pas de réalité. Du coup, les chrétiens, qui étaient déjà, par définition, ou qui auraient dû être, les adversaires de toutes les doctrines de domination et de violence, sont devenus, par excellence, les adversaires des communistes qui avaient adopté et retourné leurs principes. Car il y a une dialectique du christianisme comme il y a une dialectique du marxisme. Les chrétiens ont le devoir d'être du côté des victimes et de les défendre contre les bourreaux, mais victimes et bourreaux ont une fâcheuse propension à échanger sans cesse leur rôle : les victimes n'ont rien de plus pressé que de se changer en bourreaux, et les bourreaux en victimes. L'histoire du marxisme stalinien qui renverse le tsarisme pour tendre à l’imiter et qui détruit une tyrannie arrogante pour instaurer une tyrannie sournoise, plus dure et plus cruelle que la tyrannie arrogante, se résume peut-être dans cette sanglante inversion.
Il est douteux que l'Église catholique, qui est la plus ancienne, avec le judaïsme dont elle sort, de toutes les institutions de ce monde, puisse enfreindre indéfiniment la loi de l'usure et du délabrement des constructions des hommes. Qu’elle ait duré deux mille ans est déjà si stupéfiant qu'il n'est pas interdit à ses fidèles de voir l'action de l'Esprit-Saint dans cette continuité qui touche à la permanence. Mais, même si elle disparaissait, ce qui n'est pas impossible, le cœur du christianisme ne disparaîtra pas. Inventés par le christianisme, qui met fin d'un seul coup, au prix de la mort de Dieu, à la domination exclusive et millénaire des empereurs et des rois, des puissants et des riches, et qui constitue ainsi la révolution la plus décisive et peut-être la seule durable, et la plus imitée, de l'histoire de l'humanité, l'amour des hommes pour les hommes et la pitié pour leurs souffrances n’en finiront jamais de renaître de leurs cendres.
C'est une chose étrange à la fin que le monde
[modifier]- C'est une chose étrange à la fin que le monde, Jean d'Ormesson, éd. Robert Laffont, 2010, p. 30
Citation choisie pour le 28 octobre 2011.
La seule différence qui compte est imposée par le sexe : il y a des hommes et il y a des femmes, et il faut un homme et une femme pour qu'il y ait un enfant. Pendant des milliers de millénaires, et jusqu'à nous en tout cas, les deux sexes s'unissent pour que l'histoire continue.
- C'est une chose étrange à la fin que le monde, Jean d'Ormesson, éd. Robert Laffont, 2010 (ISBN 978-2-221-11702-6), p. 30
Ce n'est pourtant pas compliqué : le temps passe et je dure, l'histoire se déroule et l'être est. Derrière les tribulations du monde, il y a quelque chose qui lui permet de changer sans cesse et de rester le même à travers les changements : c'est moi. L'herbe pousse, les enfants meurent. Derrière le monde qui se fait et s'écroule, qui ne se fait que pour s'écrouler, qui s'écroule et se refait, il y a cet être immobile, éternel, infini, hors de l'espace et du temps, qui hante l'esprit des hommes plongés dans l'espace et dans le temps et guettés par une mort dont il leur est interdit, à eux qui comprennent tout, qui changent tout, qui se croient la fin de tout, de jamais rien savoir.
- C'est une chose étrange à la fin que le monde, Jean d'Ormesson, éd. Robert Laffont, 2010 (ISBN 978-2-221-11702-6), p. 63
Dieu est hors du temps. mais il est aussi dans le temps, parce que les hommes qui le pensent, qui l'adorent, qui le combattent sont emportés dans le temps. Dieu est éternel, et il a pourtant une histoire — qui est l'histoire des hommes.
Dans cette histoire de Dieu et des hommes, il y a, entre le milieu du XIXe siècle et le début du XXIe, un peu plus de cent cinquante ans qui sont rudes pour un Dieu dénoncé et traqué par les hommes.
- C'est une chose étrange à la fin que le monde, Jean d'Ormesson, éd. Robert Laffont, 2010 (ISBN 978-2-221-11702-6), p. 101
La science d'aujourd'hui détruit l'ignorance d'hier et elle fera figure d'ignorance au regard de la science de demain. Dans le cœur des hommes il y a un élan vers autre chose qu'un savoir qui ne suffira jamais à expliquer un monde dont la clé secrète est ailleurs.
- C'est une chose étrange à la fin que le monde, Jean d'Ormesson, éd. Robert Laffont, 2010 (ISBN 978-2-221-11702-6), p. 113
J'espère que les hommes ne souffriront pas toujours. Ou qu'ils souffriront un peu moins. J'espère qu'il y aura enfin un peu de bonheur pour ceux qui n'en ont jamais eu. J'espère — est-ce assez bête ! — que la justice et la vérité, si souvent contrariées, sont, ici-bas d'abord, et peut-être même ailleurs, autre chose que des cymbales et des illusions. Il faut toujours penser comme si Dieu existait et toujours agir comme s'il n'existait pas.
Il y a, chez les hommes, et seulement chez les hommes, un élan vers la beauté et vers la vérité et une soif d'espérance.
Tout est bien.
- C'est une chose étrange à la fin que le monde, Jean d'Ormesson, éd. Robert Laffont, 2010 (ISBN 978-2-221-11702-6), p. 291, 292
- C'est une chose étrange à la fin que le monde, Jean d'Ormesson, éd. Éditions Robert Laffont, 2010, p. 18
C'était bien
[modifier]- C'était bien, Jean d'Ormesson, éd. Gallimard, 2003, p. 57
- C'était bien, Jean d'Ormesson, éd. Éditions Gallimard, 2003, p. 35
Peut-être Bach et Mozart composaient-ils des cantates et des airs d'opéra pour exprimer leur joie. Peut-être les peintres peignent-ils parce que le monde est beau. Je crois que les écrivains écrivent parce qu'ils éprouvent du chagrin. Je crois qu'il y a des livres parce qu'il y a du mal dans le monde et dans le cœur des hommes. Personne n'écrirait s'il n'y avait pas d'histoire. Et le moteur de l'histoire, c'est le mal.
- C'était bien (2003), Jean d'Ormesson, éd. Gallimard, coll. « Folio », 2005 (ISBN 2-07-031653-X), p. 70
Subsiste encore un doute. Si clair, si évident, le progrès de la science ne suscite-t-il pas plus de questions qu'il ne fournit de réponse ? La réalité — qui n'est peut-être qu'un songe appelé réalité — est si prodigieusement inépuisable qu'elle n'en finit jamais de déborder toutes les tentatives d'exploration et de renvoyer sans fin à autre chose. On marche toujours, on n'arrive jamais. La science est un grimpeur qui, au faîte de chaque pic, découvre toujours d'autres sommets qui lui dérobent l'horizon. Une malédiction frappe la science qui court de succès en succès : tous ses triomphes, et ils sont réels, sont des victoires à la Pyrrhus.
- C'était bien (2003), Jean d'Ormesson, éd. Gallimard, coll. « Folio », 2005 (ISBN 2-07-031653-X), p. 85
La science qui nous empêche de souffrir nous invente d'autres souffrances. La science qui guérit et fait vivre est aussi la science qui tue. La science qui nous donne le pouvoir sur le monde est aussi la science qui nous retire tout pouvoir et qui risque, un jour, de nous retirer le monde.
- C'était bien (2003), Jean d'Ormesson, éd. Gallimard, coll. « Folio », 2005 (ISBN 2-07-031653-X), p. 90
Dans ce coin-ci au moins de la planète, dominé par la science et la télévision, enfants de Voltaire, de Flaubert, d'Oscar Wilde, d'André Gide, de Queneau, si différents les uns des autres mais liés par un sens aigu de ce qui pouvait encore être écrit sans trop de ridicule, nous sommes entrés dans une culture de la distance et de la dérision. D'un côté, la science, il n'y a pas de quoi se tordre, qui nous fabrique notre avenir ; de l'autre, sous des rafales d'images, une lassitude et un dégoût mêlés de cris de douleur et de rires un peu fêlés : je crois que tout le monde les entend. Quelque chose à craqué. Nous ne sommes pas encore dans un monde différent. Mais, sans presque le savoir, nous ne sommes déjà plus les mêmes. Pas encore ailleurs. Mais déjà plus ici.
- C'était bien (2003), Jean d'Ormesson, éd. Gallimard, coll. « Folio », 2005 (ISBN 2-07-031653-X), p. 98
Il n’y a plus de vérité : elle passe son temps à changer. La science la détruit au moins autant qu’elle l’établit. Le dernier mot de sa rigueur est la relativité, l’incertitude, l’indétermination, l’impossibilité pour un observateur de ne pas modifier ce qu’il observe. L’idée du bien fait bien rire. Beaucoup aspire à quelque chose qui ressemblerait à un devoir. Mais ils ne savent plus où il est. Ils l’ont perdu de vue. Pour que tout ne tombe pas en morceaux, on a mis le vieux vin de la charité et de l’amour dans une outre nouvelle, maniée avec ostentation jusque dans les allées du pouvoir, et on l’a baptisée du nom de solidarité. Traînée de genoux en genoux, injuriée, trouvée amère, la beauté se tord les mains. Personne n’ira plus dire que l’art tourne autour d’elle. Fichtre ! notre nom à tous est décombres. Le pire est que nous avons perdu la boussole capable de nous guider dans le labyrinthe de demain. Oui, nous voudrions autre chose. Mais nous ne savons pas quoi.
- C'était bien (2003), Jean d'Ormesson, éd. Gallimard, coll. « Folio », 2005 (ISBN 2-07-031653-X), p. 128, 129
« Himmelhoch jauchzend, zum Tode betrübt ». J'étais gai, j'étais triste. J'étais fou de bonheur. Et accablé de chagrin. La vie m'a toujours paru délicieuse — et le monde, plein de larmes. Il y a du mal sous le soleil et je doute que l'histoire en vienne jamais à bout. Je ne crois pas que demain sera débarrassé du mal qui affligeait hier. Rêver d'un monde parfait qui brillerait devant nous est d'une naïveté meurtrière : beaucoup ont souffert et sont morts sous le prétexte, séduisant et criminel comme Lucifer lui-même, de changer le monde en paradis et de rendre aux hommes leur innocence.
- C'était bien (2003), Jean d'Ormesson, éd. Gallimard, coll. « Folio », 2005 (ISBN 2-07-031653-X), p. 134
À mesure que la science tranche les faces de Gorgone, de nouvelles têtes poussent à l'hydre pour poursuivre le travail et répandre la terreur. Aucun d'entre nous n'est à l'abri du mal qui frappe à coups redoublés. Ce mal — dont le christianisme nous parle avec génie sous les espèces du péché originel et, d'une certaine façon, de l'Incarnation, sacrifice inversé et suprême, offert non plus par les hommes à Dieu mais par Dieu aux hommes pour racheter le mal de l'histoire — ne peut ni s'effacer ni triompher.
- C'était bien (2003), Jean d'Ormesson, éd. Gallimard, coll. « Folio », 2005 (ISBN 2-07-031653-X), p. 138
Le monde est métaphysique parce qu'il est plongé dans le temps. Et le troisième royaume, qui est celui de la pensée est loin au-dessus du temps. Plus loin encore au dessus du temps que le temps n'est au-dessus de l'espace.
- C'était bien (2003), Jean d'Ormesson, éd. Gallimard, coll. « Folio », 2005 (ISBN 2-07-031653-X), p. 157
Un jour, je m'en irai sans en avoir tout dit
[modifier]- Un jour, je m'en irai sans en avoir tout dit, Jean d'Ormesson, éd. Éditions Robert Laffont, 2013, p. 98
- Un jour, je m'en irai sans en avoir tout dit, Jean d'Ormesson, éd. Éditions Robert Laffont, 2013, p. 153
Qu’ai-je donc fait
[modifier]- Qu’ai-je donc fait, Jean d'Ormesson, éd. Éditions Robert Laffont, 2008 (ISBN 978-2-221-11198-7), p. 71
- Qu’ai-je donc fait, Jean d'Ormesson, éd. Éditions Robert Laffont, 2008 (ISBN 978-2-221-11198-7), p. 151
La littérature vivante d'aujourd'hui, qui m'a si souvent emmerdé avec son sérieux implacable et son pédantisme expérimental et toujours avorté, je lui rends bien volontiers la monnaie de sa pièce et je l'envoie se faire foutre avec beaucoup de gaieté. Je ne sais pas si je serai encore vivant demain, mais je suis sûr que la littérature vivante d'aujourd'hui, qui, avec son intolérance de donneuse de leçons et ses fanfaronnades de mauvais sentiments, est l'exact pendant, inversé et beaucoup plus prétentieux, de la crétinerie des pompiers de la peinture et de la littérature de la fin du XIXe siècle, sera morte avant moi — si elle n'est pas déjà morte.
- Qu’ai-je donc fait, Jean d'Ormesson, éd. Éditions Robert Laffont, 2008 (ISBN 978-2-221-11198-7), p. 28, 29
Ne lis pas n'importe quoi. Lis plutôt les grands livres dont tout le monde parle sans les lire.
- Qu’ai-je donc fait, Jean d'Ormesson, éd. Éditions Robert Laffont, 2008 (ISBN 978-2-221-11198-7), p. 65
Les espérances sont comme les femmes : les plus belles ne sont pas plus pas inaccessibles que les autres. Mieux vaut viser Rimbaud ou La Bruyère et rester loin derrière que viser Bordeaux ou Feuillet ou Sartre ou Eugène Sue et risquer de les atteindre.
- Qu’ai-je donc fait, Jean d'Ormesson, éd. Éditions Robert Laffont, 2008 (ISBN 978-2-221-11198-7), p. 66