LIORAN AUVERGNAT ET LIEURAN LANGUEDOCIEN
Jacques ASTOR
Le dictionnaire étymologique des Noms de Rivières et de Montagnes en France donne, au sujet du mont Lioran, au nord du Plomb du Cantal :
« Liberanum (Lyouran, XVe s.), probablement domaine gallo-romain ; de Liber, surnom d'homme. »
L'ouvrage nous invite donc à considérer le toponyme dans la perspective de la série des dérivés en -an, -ac et -on, du nom d'homme latin Liber : -Lieuran-lès-Béziers (Hérault) -Lieurac (Ariège) -Liorac (Dordogne) -Livron (Drôme)
Il est exact que le suffixe -an a (comme -ac) la fonction bien spécifique de signer en toponymie, un nom de domaine gallo-romain. Il est vrai qu t Liberius (sur liber, de condition libre) est un cognomen commun en toponymie. Il est vrai, enfin, que l'on trouve des noms de domaines gallo-romains en -anum en Auvergne 1. Trois raisons qui ont motivé l'étymologie Liberius + anum.
Mais tout de même...
Les noms de domaines en -an sont une minorité en Auvergne (une vingtaine) par rapport à la floraison des noms en -ac. De plus, la zone des monts d'Auvergne n'est pas très riche en toponymes de ce type.
En outre, et surtout, le cognomen Liberius n'a pas le monopole des produits Libr-, Lieur-/Lior-.
Preuve en est donnée par le nom du Libron (Lebrontis en 972), fleuve côtier de l'Hérault et Libre, nom d'affluent de l'Orbieu, dans l'Aude. Auxquels on peut adjoindre Lioure, nom de deux ruisseaux de la Drôme et de la grotte de la Lioure, à Claviers, dans le Var.
Un type pré-latin *Lip-ar/*Lib-ar-, à sens hydro-ou oronymique est ici à l'origine. Lui seul, et non un nom d'homme Liber, peut rendre compte de la forme Lebrontis, avec suffixe -ont-prélatin.
Curieusement, le Libron passe à Lieuran-lès-Béziers.
Et le Liber attribué traditionnellement à l'origine du nom de la localité, risque fort bien de se voir supplanté par le radical* Lebr-de Lebrontis.
Cette hypothèse ne peut prétendre avoir valeur démonstrative, par l'exploitation d'une homotétie fortuite entre un Lieuran languedocien et un Lioran auvergnat. Néanmoins, elle suffit à montrer que, s'il est possible d'émettre un doute sur la latinité d'un radical, dans une zone où les noms de domaines gallo-romains abondent, ce l'est d'autant plus dans une contrée où ils sont rares.
Il nous paraît donc possible de franchir le pas du latin au prélatin dans le Lioran cantalien, sans risque de tomber dans un précipice. Un type *Lib-ar-de sens oro-ou hydronymique est donc à induire ici avec quelques chances de probabilité.
Le problème du suffixe -an demeurera tout de même à résoudre. S'il est apparent que le Lieuran héraultais est une adoption du nom du cours d'eau pour désigner une villa gallo-romaine, peut-on dire qu'une pratique identique a eu lieu pour le Lioran auvergnat ? En théorie, pourquoi pas ?
Mais si, dans cette contrée, on veut cultiver une réticence envers le suffixe -anum, il faut savoir que la prononciation du suffixe sous la forme de о ouvert, a pu entraîner une confusion avec un tout autre suffixe : par exemple on (originel ou érosion d'un -unt-/-ont -) que l'on trouve dans Libron, mais aussi Lirou (parfois Liron), nom d'affluents de l'Orb et du Lez (Hérault) et Liron, nom de massif cévenol, toponymes dont il est permis de penser que leur radical est d'origine voisine (cf. aussi le Lioron, table sommitale étroite, surmontée d'un pic, dans la com. de Saint-Julien du Tournel, en Lozère).
S'il fallait donc tirer une leçon de ces quelques observations, ce serait celle d'une méfiance ponctuelle (et non systématique, comme c'est parfois malheureusement le cas) envers certains radicaux d'apparence latine quand un environnement toponymique peut permettre d'aborder des couches linguistiques plus anciennes.
1. Cf. Toponymie française, d'Albert Dauzat.
2. L'histoire du type *Lip-ar-/*Lib-ar paraît avoir des débuts communs avec le nom de l'île Lipari (la principale des îles Éoliennes) et finir avec des toponymes avec article : La Lieure (St-André de Valborgne, Gard ; La Lioure (com. Largentière et com. Ailhon, Ardèche) ; le Pas de la Livre (cant. Caylar, Hérault), qui paraissent avoir présenté un sens en ancien occitan. Dans l'intervalle, le type a donné lieu à l'attraction de certains «lièvres » toponymiques.
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