Le e caudata, aussi appelé e caudé, est une lettre latine paléographique, formée d’un e muni d'une queue ou cauda, initialement un a[1] attachée à la lettre, ayant eut plusieurs formes dont celle de la cédille (ȩ) ou de l’ogonek (ę). Il est parfois aussi appelé e cédillé ou e cédille mais est distinct du e cédille au sens strict. Il a disparu en français mais était présent dans certains manuscrits de l'ancien français et en imprimerie, ainsi que dans d'autres langues.
Extrait d'un livre latin publié à Rome en 1632. On trouve ci-dessus un e caudata dans les mots Sacrę, propagandę, prædictę et grammaticę (mais on y trouve aussi grammaticæ et quæ). Le e caudata d'imprimerie a été repris, à la Renaissance, du e caudatamanuscrit, bien plus ancien (comme dans la Chanson de Roland).Extrait des Évangiles de Lindisfarne du VIIIesiècle avec l’e caudata sur la première ligne et le digramme ae sur l’avant-dernière ligne.Extrait du Psautier d’Eadwine (XIIesiècle): coepi; haec avec deux formes du e caudata, le premier avec une boucle pour oe dans coepi et le second avec une boucle et une queue pour ae dans haec[2].
On trouve donc une sorte de queue sous le e dans les manuscrits médiévaux, usage attesté dès le VIesiècle en onciale. La lettre obtenue est dite e caudata («e doté d'une queue», dit aussi e à queue). Elle remplace plus ou moins fréquemment le digrammelatinae (écrit souvent æ par ligature, coutume qui s'est étendue par la suite) servant à noter le plus souvent un /ɛ/ ouvert (au départ long, jusqu'à ce que les oppositions de quantité vocalique n'aient plus cours) issu de l'ancienne diphtongue latine /ae̯/ (monophtonguée à partir du IIesiècle avant l'ère chrétienne). L'usage s'est poursuivi, dans les manuscrits, jusqu'au XVIIIesiècle mais n'a pas survécu à l'imprimerie:
«[le copiste de la Chanson de Roland écrivait] ciel ou cel avec un e cédillé parce que, jusqu'au XIIIesiècle, les mots latins en æ ou œ s'écrivent souvent avec un e cédillé; reconnaissant le latin cælum sous le français cel, il se laisse aller (ce qui n'a pas de sens en français) à user d'un e cédillé (v. 545, 646, 723, 1156 et 1596)[3].»
Cette cédille, d'usage divers avant l'imprimerie, peut alors servir d'indice pour la datation des manuscrits par les paléographes: par exemple, d'après le Dictionnaire de paléographie de L. Mas Latrie (1854), «les manuscrits où l'on voit l’e cédillé et non l’æ doivent être placés entre cinq et sept cents ans», c'est-à-dire entre 1150 et 1350[4]. La cédille permet une précision au siècle près:
«La lettre e avec cédille pour æ paraît donc caractériser le onzième siècle. Mabillon, De Re Diplomatica, p.367, vient à l'appui de cette thèse. Il nous montre déjà ę pour ae au dixième siècle, p. e. suę pour suae, ex sacramentario Ratoldi, no587. Mais il nous montre aussi que cet usage n'est pas encore général et cite Galliae, ex ms. codice Remigio. Ses citations de fragments du onzième siècle contiennent généralement ę pour ae. «Ex codice nostro S. Germani, 527: sapię pour sapientiae.» Dans le douzième siècle le même savant nous fait voir ę pour oe, tandis que e sans cédille est placé pour ae. «Ex Flora Corb. n° 488 et 489, pęno pour poena (commencement du douzième siècle); dicte ecclesie pour dictae ecclesiae.» Les chartes me fournissent les arguments les plus péremptoires et semblent prouver que e avec cédille placé pour ae dénote, lorsque l'emploi est général, le onzième siècle[5].»
↑(en) Margaret Gibson, T.A Heslop et Richard Pfaff, The Eadwine Psalter: text, image and monastic culture in twelfth-century Canterbury, Pennsylvania State University Press, (lire en ligne), p.15
↑Les textes de la Chanson de Roland — La version d'Oxford, édités par Raoul Mortier. Publié par Éditions de La geste francor, 1940.
(en) Daniel Bunčić, «The standardization of Polish orthography in the 16th century», dans Orthographies in Early Modern Europe, De Gruyter Mouton, (DOI10.1515/9783110288179.219)
Jean Dufour, «Signes auxiliaires de l’écriture», dans La bibliothèque et le scriptorium de Moissac, Droz, (lire en ligne), p.64-65
Louis Mas Latrie, Dictionnaire de paléographie: de cryptographie, de dactylologie, d'hiéroglyphie, de sténographie et de télégraphie, Jacques-Paul Migne, (présentation en ligne, lire en ligne)
Edmond Henri Joseph Reusens, Éléments de paléographie, Louvain, Reusens, (lire en ligne), p.128-129
Ulysse Robert, «Note sur l’origine de l’e cédillé dans les manuscrits», dans Mélanges Julien Havet: Recueil de travaux d’érudition dédiés à la mémoire de Julien Havet (1853–1893), Genève, Slatkine (lire en ligne), p.633–637
(en) B. L. Ullman, The Origin and Development of Humanistic Script, Edizioni di Storia e Letteratura, (lire en ligne)