Parénèse
Une parénèse, du grec ancien παραίνεσις / paraínesis, « exhortation, encouragement[1] », désigne dans l'exégèse du Nouveau Testament un passage rédigé sous forme d'exhortation et porteur d'enseignements éthiques ; l'abondance des impératifs en signale la présence[2].
Le mot appartient au vocabulaire technique de la critique des formes et non à celui des textes qu'il sert à décrire. Il s'est imposé au début du XXe siècle, à la suite de l'étude de Paul Wendland sur le Pseudo-Isocrate[3] puis surtout des travaux de Martin Dibelius sur l'épître de Jacques, qui y voyait un discours moral de portée générale, sans destinataire ni situation identifiables[4]. La notion renvoie par ailleurs à une tradition d'exhortation morale gréco-romaine ancienne, jamais traitée systématiquement par les rhéteurs, et attestée en poésie avant de l'être en prose[5].
Aucune définition ne fait consensus. Deux consultations tenues à Lund en 2000 et près d'Oslo en 2001 ont abouti à des descriptions provisoires, présentées par leurs auteurs comme des instruments heuristiques et non comme un ensemble de conditions nécessaires et suffisantes[6]. Les principaux points en débat sont l'extension du concept, son rapport au protreptique, le fait que les textes néotestamentaires emploient un autre terme que celui de la recherche, la question de savoir si la parénèse constitue un genre littéraire, et la légitimité du découpage des lettres pauliniennes en une partie doctrinale suivie d'une « section parénétique ».
Terminologie
[modifier | modifier le code]Dans l'usage antique, le mot désigne tantôt un contenu — des maximes ou des préceptes traditionnels de sagesse morale — tantôt la forme ou le processus de l'enseignement moral, c'est-à-dire le fait d'adresser à quelqu'un des paroles d'encouragement ou de dissuasion sur sa conduite[5]. Il n'était généralement pas distingué du conseil : parénèse et συμβουλή / symboulê s'employaient souvent l'un pour l'autre, même si la distinction était possible, le conseil portant sur des questions particulières et occasionnelles, la parénèse sur des matières générales[7].
Le verbe correspondant se distingue de παρακαλῶ / parakalô, « j'exhorte, je vous en prie ». Dans les discours de délibération et d'exhortation, παραινῶ / parainô paraît être le terme technique, tandis que παρακαλῶ / parakalô relève surtout des contextes épistolaires et diplomatiques[8].
Walter Übelacker relève que le Nouveau Testament n'emploie pas παραίνεσις / parainesis et lui préfère παράκλησις / paraklêsis. Ce dernier terme pouvait qualifier un discours ou une lettre entière et désigner ainsi la fonction aussi bien que le genre d'un texte ; il est douteux que le premier ait jamais eu cet emploi, et aucun auteur néotestamentaire ne le lui donne[9].
Les auteurs du volume Early Christian Paraenesis in Context qualifient explicitement « parénèse » de terme moderne et heuristique servant à décrire un texte ou une communication[6].
Arrière-plan gréco-romain
[modifier | modifier le code]L'exhortation morale relevait à la fois de la pédagogie populaire, de la philosophie et de la rhétorique, sans avoir jamais été traitée systématiquement par les rhéteurs. Elle fut d'abord poétique, comme dans les exhortations d'Hésiode à Persès ou de Théognis à Cyrnos[5].
Isocrate et Aristote, au IVe siècle av. J.-C., fournissent les deux modèles dont dépend la littérature d'exhortation ultérieure. Le À Nicoclès d'Isocrate, adressé à un jeune roi de Chypre, l'exhorte par des exemples et des préceptes à se conformer à un modèle conventionnel du bon souverain. Le Protreptique d'Aristote, également adressé à un destinataire chypriote, procède au contraire par propositions et arguments souvent syllogistiques, et appelle à une forme de vie nouvelle, opposée à la société ordinaire : l'exhortation d'Isocrate est une littérature de confirmation, celle d'Aristote une littérature de conversion. Le À Démonicos, probablement dû à un membre de l'école d'Isocrate, répond au Protreptique en critiquant ceux qui recommandent à leurs amis une philosophie théorique[10].
Sous l'Empire, plusieurs types d'exhortation sont distingués. Sénèque mentionne la consolation, la mise en garde, l'encouragement, le blâme, l'éloge, l'exhortation protreptique et l'admonition ; Clément d'Alexandrie distingue huit espèces de blâme exhortatif dans Le Pédagogue[7].
Les manuels épistolaires antiques placent la lettre parénétique en tête de leurs typologies. Le traité attribué à Libanios en donne la discussion la plus longue et s'efforce de la distinguer de la lettre de conseil : la parénèse s'y divise en encouragement et dissuasion, et se définit comme un discours d'exhortation n'admettant pas de contre-proposition, à la différence du conseil, qui en admet une[11]. Elle n'est pas, contrairement à ce qu'on a parfois soutenu, une énumération hétéroclite de commandements : son trait essentiel est de proposer un modèle de conduite positif que le destinataire est invité, explicitement ou non, à imiter, souvent au moyen d'exemples historiques, légendaires ou vivants, y compris celui de l'auteur. Elle suppose une relation positive préalable, amitié ou rapport de type paternel[12]. Elle n'est pas censée enseigner quoi que ce soit d'essentiellement nouveau : elle s'adresse à des destinataires déjà agrégés à un groupe et qu'il s'agit d'affermir dans ce qu'ils ont appris. Ses éléments de base sont les préceptes, les exemples, les lieux communs moraux, le rappel de ce que les lecteurs savent et ont déjà accompli, et les motifs des conduites recommandées[13].
Parénèse et protreptique
[modifier | modifier le code]La distinction la plus répandue réserve le protreptique à l'exhortation qui appelle à une forme de vie nouvelle et la parénèse à celle qui invite à persévérer dans une forme de vie déjà adoptée. Elle est relative à la disposition du destinataire plus qu'au texte lui-même : la prédication initiale de Paul à Thessalonique relève ainsi du protreptique, tandis que la première épître aux Thessaloniciens, qui rappelle un enseignement déjà reçu, relève de la parénèse. Les Anciens n'appliquaient toutefois cette distinction que de manière intermittente[14].
Cette dichotomie a été contestée. Diana Swancutt fait remonter le problème à Paul Hartlich (1889), dont elle estime qu'il a mal interprété un passage de Philon de Larissa ; correctement lu, ce passage inclurait la parénèse dans le protreptique, comme la parénèse de Rm 12 s'inscrit dans le protreptique de l'épître entière. Elle rattache en outre la querelle antique sur les deux notions à des enjeux de statut opposant Isocrate à Platon et Aristote dès le IVe siècle av. J.-C.[15].
Abraham Malherbe juge les distinctions modernes parfois plus tranchées que ne le justifie l'usage antique. Clément d'Alexandrie différencie bien le protreptique de la parénèse au premier chapitre du livre I du Pédagogue, mais les deux termes s'employaient l'un pour l'autre avant lui et ont continué de le faire après : le Pseudo-Justin intitule son protreptique Discours parénétique aux Grecs, et Ennodius, dans sa Paraenesis didascala, qui fait l'éloge de la rhétorique, conduit son appel à la manière d'un protreptique. Ce qui importe, selon lui, est moins la nomenclature que les fins visées et les moyens mis en œuvre pour les atteindre[16]. Il tient par ailleurs la parénèse pour plus large que le protreptique, là où Swancutt l'inclut dans le second[17].
Parénèse ou paraclèse
[modifier | modifier le code]L'écart entre le vocabulaire des textes et celui de leurs commentateurs constitue une difficulté propre. Walter Übelacker pose la question dans les termes suivants : pourquoi la recherche parle-t-elle de « parénèse » là où Paul, l'épître aux Hébreux et les autres écrits néotestamentaires emploient παράκλησις / paraklêsis ? Il prend l'épître aux Hébreux comme cas d'espèce, son auteur qualifiant l'ensemble de sa lettre de « parole de παράκλησις / paraklêsis » (He 13,22, cf. Ac 13,15)[18].
Le substantif est en effet absent du Nouveau Testament, mais non le radical. Le verbe παραινέω / parainô y figure deux fois, en Ac 27,9 et Ac 27,22, toutes deux chez Luc et dans les interventions de Paul à bord du navire qui le mène à Rome. Wiard Popkes juge l'emploi conforme au style et au sens classiques : quelqu'un y décrit et qualifie le conseil donné par une grande figure. Il avance trois raisons possibles à la réserve de Paul lui-même — la tradition de pensée sémitique, le fait que ni l'épistolographie ni la rhétorique n'invitaient à employer ce radical, et une retenue dans la revendication d'autorité, si l'on part de l'idée que la parénèse n'admet pas la contradiction. Quelques décennies plus tard, Ignace d'Antioche use moins de cette retenue et emploie le verbe en Magnésiens 6,1 et Smyrniotes 4,1[19]. J. Thomas, cité par Popkes, voit dans l'absence d'un terme de morale populaire aussi solidement attesté, d'Isocrate au Pseudo-Libanios, quelque chose qui tient de l'accident[20].
La distinction porte d'abord sur le rapport au désaccord. Selon la définition du Pseudo-Libanios, la parénèse n'admet pas de contre-proposition, tandis que la paraclèse en admet une : elle comporte des explications neuves ou approfondies, ouvre à l'argumentation et fonde théoriquement une exhortation dans une situation donnée. Elle fait appel non seulement à l'intelligence mais au libre arbitre, présente les termes d'un choix, et suppose que celui qui exhorte se reconnaisse soumis aux mêmes obligations que ses destinataires, en sorte que les impératifs y fonctionnent comme des appels et non comme des prescriptions. Übelacker rapproche cette forme d'exhortation de celle que préconise Sénèque, pour qui il faut dire non seulement ce qui est prescrit mais pourquoi ce l'est[21].
Il en tire deux conséquences. L'épître aux Hébreux ne coïncide que partiellement avec la description d'Oslo, dont l'un des trois traits est de ne pas anticiper de désaccord, alors que son auteur argumente et délibère[18]. Et le recours néotestamentaire au terme plus large de paraclèse s'expliquerait par la fraternité chrétienne, la parénèse étant plus hiérarchiquement structurée, ainsi que par la connotation de réconfort attachée à παράκλησις / paraklêsis ; s'y ajoute le fait que le sens de παραίνεσις / parainesis était déjà disputé dans l'Antiquité et associé le plus souvent à des injonctions précises et détaillées, données sans motif[22].
La catégorie dans la recherche
[modifier | modifier le code]De Dibelius aux approches fonctionnelles
[modifier | modifier le code]L'emploi technique du mot dans l'exégèse néotestamentaire ne remonte pas au-delà de 1900 environ. Il procède de l'école du philologue classique Paul Wendland (de) et de Dibelius, qui a dominé la question plusieurs décennies avant de rencontrer critiques, aménagements et contre-programmes[23]. Le déclencheur en est l'étude qu'il publie en 1905 sur le À Démonicos du Pseudo-Isocrate. Wendland y parle d'un genre littéraire de la parénèse, dépourvu de disposition rigoureuse, et relève dès le À Nicoclès et le Nicoclès d'Isocrate l'enfilade lâche des idées comme la particularité caractéristique du procédé. Selon Popkes, ces remarques relativement brèves contiennent déjà l'essentiel du programme : enracinement dans la sagesse sentencieuse, absence de cohérence, statut de genre littéraire, éthique pédagogique de contenu pratique, recours au Pseudo-Isocrate comme texte de référence, et, pour le Nouveau Testament, une concentration sur les exhortations adressées aux différents états et sur l'épître de Jacques[24].
Dibelius développe ce programme de façon continue, en mentionnant comme devanciers Adolf von Harnack, qui en avait formulé le cadre, et A. Seeberg, à qui il reconnaît d'avoir identifié un enseignement apostolique fixé de bonne heure. Il en détache toutefois la parénèse du kérygme : la parénèse consiste pour une bonne part en matériaux repris, alors que le kérygme est une formation chrétienne originale. L'application suit ses travaux, de 1 Th 4-5 en 1911 aux Code domestique (en) de Col 3-4 en 1912, aux épîtres pastorales en 1913, à la source des logia en 1919, puis à l'épître de Jacques en 1921. Le même programme commande la recherche sur les formes particulières : c'est Dibelius qui lance son élève K. Weidinger sur les Code domestique (en), dans une étude parue en 1928[25].
La définition tient en une phrase : on entend par parénèse un texte qui enfile des exhortations de contenu moral général. Les sentences y sont ordinairement adressées à un destinataire déterminé, fût-il fictif, ou prennent au moins la forme de l'ordre ou de l'appel, ce qui les distingue du gnomologium, simple recueil de sentences[26]. Dibelius donne ailleurs une formulation voisine, où la parénèse est un enchaînement d'exhortations souvent sans lien entre elles, mais unifiées par leur adresse[27].
Cinq traits soutiennent l'analyse. Le premier est un large éclectisme : il s'agit de transmettre une tradition éthique, qui peut être réaccentuée et remaniée mais n'a pas à être refondue, en sorte que la part de l'auteur dans la formation des idées ne doit pas être surestimée[28]. Le deuxième est l'absence de lien logique, que Dibelius tient pour le point dont dépend toute l'appréciation littéraire de l'épître[29]. Le troisième est le mot-crochet : une sentence est jointe à une autre parce que le même mot, ou un mot de même racine, figure dans les deux. Le procédé est à l'origine mnémotechnique, mais il est devenu littéraire, et son emploi ne prouve donc pas que les sentences aient déjà été réunies par la tradition orale[30]. Le quatrième est la répétition du même motif à des endroits différents, le principe d'ordonnancement formel empêchant le regroupement par le sens[31]. Le cinquième est que les exhortations ne visent ni le même public ni les mêmes situations et sortent du cadre d'une situation déterminée ; Dibelius renvoie ici au Pseudo-Isocrate, qui invite Démonicos à ne pas s'étonner que certains conseils ne conviennent pas à son âge, l'écrit devant lui être un ταμιεῖον / tamieion, une réserve où puiser selon le besoin — ce qui est aussi, conclut-il, l'intention de l'épître de Jacques[32].
Dibelius admet en outre une parénèse développée, où se trouvent exposé et motivé en contexte large ce qui est ailleurs enseigné sous forme de sentences : tel est le cas des Mandata d'Hermas, en forme dialoguée, et des trois exposés qui constituent le cœur de l'épître de Jacques, où la même opération se fait sous la forme de la diatribe. Il note enfin que Paul, dans la parénèse, transmet le plus souvent un fonds de sentences plus ancien plutôt qu'il ne crée, ce qui explique que ces chapitres offrent bien plus de parallèles dans la littérature chrétienne ancienne que les autres[33]. Les passages qu'il range sous la parénèse sont Rm 12-13, Ga 5-6, Ph 4, 1 Th 4-5, Col 3-4, Ép 4-6, He 13 et 1 P 2-5, auxquels s'ajoutent la source des logia et l'épître de Jacques tout entière, puis, hors du Nouveau Testament, 1 Clément 4-39, la Didachè 1-6, l'épître de Barnabé 18-20 et les Mandata d'Hermas[34].
C'est sur le statut de genre que Dibelius va plus loin que ses devanciers. R. Vetschera, dont les travaux de 1910-1912 avaient donné une impulsion supplémentaire à l'entreprise, tenait la parénèse pour un produit littéraire tout en notant qu'elle ne possède pas de caractère de genre prononcé, et le décousu n'était pas au premier plan de son intérêt. Dibelius souligne au contraire le caractère de genre et fait du décousu un trait générique typique[35].
Les tentatives de description
[modifier | modifier le code]Popkes propose en 1996 une clarification du concept en sept points. La parénèse y est une manière particulière du conseil, dont le contexte et le champ lexical déterminent la modulation — conseiller ou déconseiller, encourager, avertir, prier, exhorter, instruire, ordonner, consoler. Elle veut transmettre et faire passer en habitude ce qui est familier et éprouvé, en renvoyant à un cadre de convictions commun à l'auteur et au destinataire, ce qui lui permet d'escompter l'acceptation sans avoir à attendre de contradiction. Elle s'exerce le plus souvent dans une dissymétrie d'autorité, maître à disciple, ancien à plus jeune, partant à celui qui reste. Ses thèmes, sa situation et son matériau sont variables, les occasions typiques étant les moments de décision critique, la préparation à la vie ou à une forme de vie nouvelle, et les situations d'adieu. Un style de communication relativement direct, fait d'adresse et d'impératif, lui est constitutif. Le renvoi au familier peut la rapprocher des formulations brèves et frappantes, proverbes, maximes, règles de vie, et conduire à des enfilades, sans que la question de la cohérence du texte cesse d'être à examiner cas par cas : la parénèse n'a nullement besoin d'être sans contexte. Popkes conclut que le terme ne désigne pas un genre fixé, ni dans l'ensemble ni dans ses parties, et cela ni du côté de la pédagogie, ni de l'épistolographie, ni de la rhétorique[36].
La consultation de Lund (2000) a proposé une description en huit points : la parénèse est un terme moderne et heuristique désignant un texte ou une communication où une personne investie d'autorité s'adresse à un destinataire partageant ses convictions fondamentales sur la nature du réel et sur Dieu, afin d'influer sur sa conduite dans les questions pratiques de la vie quotidienne et éventuellement de renforcer son adhésion à ces convictions communes ; l'auteur peut y intégrer des matériaux éthiques traditionnels et recourir à la brièveté du style, au code domestique, à l'énoncé antithétique et à la proposition d'exemples à imiter. La consultation d'Oslo (2001) est parvenue à une formulation plus courte et plus étroite : une injonction concise et bienveillante qui rappelle des conduites morales à suivre ou à éviter, exprime ou implique une vision du monde partagée, et n'anticipe pas de désaccord. Les éditeurs présentent ces textes comme provisoires et notent qu'aucune définition ne couvrira vraisemblablement l'ensemble des textes que les chercheurs souhaitent rattacher au terme[6].
Extension du concept
[modifier | modifier le code]Les positions s'échelonnent entre deux pôles. Popkes défend une compréhension large, dite sensu lato ; Troels Engberg-Pedersen en défend une nettement plus restreinte, sensu stricto, et soutient que c'est dans la tradition chrétienne, et là seulement, que la parénèse en est progressivement venue à désigner quelque chose comme un genre littéraire[15]. James Starr examine de son côté si la parénèse s'adressait normalement à des débutants, notamment dans le cadre d'une instruction baptismale, et conclut qu'elle intervient plutôt à un stade ultérieur, pour rappeler ce que les destinataires savent déjà[15].
La question de la « section parénétique »
[modifier | modifier le code]L'analyse courante distingue dans la lettre paulinienne, après l'adresse et l'action de grâce, un corps puis une section parénétique. Le corps de l'épître aux Éphésiens se divise ainsi entre une partie dogmatique (chapitres 2-3) et une partie parénétique (4,1-6,9), reprenant selon Andreas Dettwiler la structure générale de l'épître aux Romains, de l'épître aux Galates et de l'épître aux Colossiens[37] ; on identifie de même une parénèse en 1 Th 4,1-5,22[38], en Ga 5,13-24[39] et en Rm 12-13[40].
Ce découpage a été contesté. Selon Stanley Stowers, l'idée que les lettres de Paul comportent une section parénétique avant leur conclusion n'est pas confirmée par les lettres elles-mêmes et procède d'une conception trop étroite de la parénèse, réduite à l'enfilage de préceptes traditionnels, alors qu'elle englobe aussi le conseil, l'argumentation, les modes d'encouragement et de dissuasion, les exemples et les modèles de conduite. Il rappelle que Malherbe a montré que la première épître aux Thessaloniciens est dans son ensemble une lettre parénétique, et non une lettre pourvue d'une section parénétique ; l'épître aux Romains est celle qui se rapproche le plus d'une section parénétique distincte, et même là le découpage est trompeur, la première partie de la lettre contenant elle aussi des matériaux exhortatifs[41].
Popkes formule une objection distincte, qui porte sur la localisation. Le constat d'une parénèse placée en fin de lettre ne vaut nettement que pour l'épître aux Romains et la première aux Thessaloniciens ; il vaut moins clairement pour l'épître aux Philippiens et l'épître aux Hébreux, et le point où commence la parénèse de Ga 5-6 reste disputé. Col 3-4 et Ép 4-6 se distinguent d'ailleurs de Rm 12-13 par la forme, les passages tenus pour parénétiques comportent d'autres éléments — développements eschatologiques en Rm 13 et 1 Th 4-5, motif du corps du Christ en Rm 12, opposition de l'Esprit et de la chair en Ga 5-6 —, et les deux épîtres aux Corinthiens comme l'épître à Philémon restent sans place dans le schéma[34].
L'objection porte aussi sur la formule qui introduit ces sections. Carl J. Bjerkelund observe que Dibelius ne s'est intéressé aux phrases en παρακαλῶ / parakalô que parce qu'elles introduisent le genre de la parénèse[42]. Son enquête sur les papyrus, les inscriptions et les auteurs grecs, juifs et chrétiens conclut que les exhortations de ce type apparaissent principalement dans des contextes épistolaires et diplomatiques, et non rhétoriques ou parénétiques[43] ; les meilleurs parallèles se trouvent dans les lettres royales hellénistiques, où l'éloge du destinataire remplit la fonction des propositions d'action de grâce pauliniennes et où παρακαλῶ / parakalô désigne une forme de requête digne et urbaine, étrangère à tout ce qui commande comme à tout ce qui supplie[8]. Paul lui-même en donne la définition dans l'épître à Philémon, où il oppose le verbe à ἐπιτάσσω / epitassô, « j'ordonne » : il l'emploie là où la question de l'autorité ne doit pas faire problème[44]. Übelacker parvient au même passage par une autre voie : Paul y déclare avoir l'autorité de commander et ne pas en user, recommande une action bonne, en signale le caractère bienveillant et n'attend pas de résistance mais l'obéissance — traits qui, selon lui, motivent l'emploi de παράκλησις / paraklêsis plutôt que de παραίνεσις / parainesis[22]. Il résulte de l'enquête de Bjerkelund que ces phrases marquent le passage à une nouvelle section qui n'est pas nécessairement parénétique, et qu'elles contiennent souvent la demande propre de l'apôtre ; là même où elles introduisent effectivement une parénèse, comme en Rm et en 1 Th, elles restent des formules épistolaires et ne peuvent être rangées dans le genre de la parénèse[45].
Bjerkelund en tire une conséquence pour un autre débat. Plusieurs chercheurs avaient vu dans ces phrases une confirmation de la thèse de Rudolf Bultmann sur l'antinomie de l'indicatif et de l'impératif chez Paul, et avaient invoqué παράκλησις / paraklêsis pour rendre compte du caractère « évangélique » de la parénèse. Il juge cette lecture intenable : sans contester que Paul fonde l'impératif sur l'indicatif, il soutient que les phrases en παρακαλῶ / parakalô n'apportent rien à la question, puisque leur fonction n'est justement pas d'assurer le passage de l'Évangile à la parénèse, et que leur portée se situe non sur le plan théologique mais sur celui de la rencontre personnelle et fraternelle[45].
Matériaux et formes
[modifier | modifier le code]La parénèse néotestamentaire met en œuvre des matériaux largement empruntés à la morale hellénistique, souvent déjà acclimatés dans le discours chrétien avant d'être repris. On y trouve des catalogues de vices et de vertus, qui se retrouvent dans la polémique entre écoles philosophiques, des listes de devoirs relatifs à des catégories sociales, et des enseignements sur les qualités requises pour l'accès à une charge. Les Code domestique (en) renvoient au filon de la littérature grecque consacrée à l'administration de la maison (οἰκονομία / oikonomia)[46]. Le code domestique apparaît comme genre littéraire nouveau dans la parénèse de l'épître aux Colossiens (Col 3,18-4,1)[40] ; l'épître aux Éphésiens le reprend et le recompose (Ép 5,21-6,9)[47], et les épîtres pastorales en présentent une forme dérivée[46].
Malherbe décrit de son côté les marques auxquelles se reconnaît la parénèse. Le caractère traditionnel et non nouveau du contenu est signalé par des formules du type « comme vous le savez » ; il en découle une applicabilité générale, qui n'implique pas pour autant que la parénèse soit sans rapport avec la situation où elle est donnée. Puisque ce qui est conseillé est déjà connu, celui qui exhorte décline la nécessité d'instruire davantage, se borne à rappeler ce que ses destinataires savent, les félicite de ce qu'ils font déjà et les encourage à continuer. Pour donner du concret à l'exhortation, un exemple est proposé à l'imitation, souvent décrit par antithèse et souvent emprunté à la famille, le père en particulier. Le conseil peut consister en brèves admonitions enfilées, comme en Rm 12-13 ou Jc 1, ou prendre une forme développée, comme en Jc 2-3 et dans les Mandata d'Hermas[48].
Étendue et fonctions dans le Nouveau Testament
[modifier | modifier le code]L'exhortation joue un rôle majeur dans toutes les lettres de Paul et de l'école paulinienne à l'exception de l'épître à Philémon, ainsi que dans l'épître aux Hébreux, l'épître de Jacques, la première épître de Pierre et les première et deuxième épîtres de Jean. La première épître aux Thessaloniciens en est un exemple caractéristique ; la première épître aux Corinthiens combine parénèse et conseil, et 1 Co 4,14-21 en réunit plusieurs traits : l'admonition, la figure de Paul en père de ses destinataires, l'appel à l'imitation, l'exhortation comme rappel et l'antithèse[13]. Les épîtres pastorales se laissent comparer aux lettres parénétiques fictives mises sous le nom de philosophes, la figure de Paul y servant de modèle proposé à l'imitation ; l'épître aux Hébreux est exhortative mais se distingue des lettres d'exhortation grecques et latines par la prédominance de l'argumentation exégétique, et l'épître de Jacques consiste en une série de lieux communs exhortatifs apparemment décousus, sans modèle unificateur apparent[49].
Une différence structurelle sépare la parénèse néotestamentaire de ses parallèles païens : les lettres parénétiques non chrétiennes s'adressent d'ordinaire à des individus, alors que dans le Nouveau Testament l'individu n'est pas objet de direction morale indépendamment de la communauté, les conventions parénétiques y étant adaptées à une exhortation collective et à une adresse au pluriel[49]. François Vouga relève dans le même sens que chacun des enseignements de 1 Th 4,9-5,11 se termine par une recommandation renvoyant à la vie de l'église, et que l'éthique paulinienne définit un double espace, celui de la communauté, lieu de l'amour fraternel et de la solidarité, et celui du monde, à l'égard duquel la communauté exerce ses responsabilités[50].
L'épître aux Hébreux comporte une seconde partie parénétique (10,19-13,21), qui fait occasionnellement référence à la situation des destinataires[51]. Son rattachement à la parénèse est toutefois discuté, l'auteur qualifiant l'ensemble de sa lettre de « parole de παράκλησις / paraklêsis » (He 13,22) et non de parénèse[18]. Übelacker note par ailleurs que l'exhortation y est adressée à des destinataires déjà avancés et non à des débutants[9].
La première épître de Pierre mêle l'exhortation éthique et le rappel des grands axes du kérygme, conformément à ce qu'annonce 1 P 5,12, et se clôt sur une parénèse finale inscrite dans l'horizon eschatologique (5,6-11)[52].
Portée documentaire
[modifier | modifier le code]La valeur des passages parénétiques comme source sur la situation des communautés destinataires est discutée. Selon Vouga, la parénèse de Rm 14,1-15,13 permet d'observer que la communauté romaine constitue une entité indépendante de la synagogue et rassemble une minorité influente de judéo-chrétiens attachés à des règles alimentaires face à une majorité de pagano-chrétiens[53], et la reconstitution des conditions réelles d'existence des premières communautés est présentée comme l'étude des présupposés de la parénèse paulinienne[54]. Bjerkelund objecte que la parénèse paulinienne présente un certain caractère général et n'est pas formulée ad hoc au point qu'on puisse conclure des exhortations à l'état moral de la communauté, même s'il reconnaît que Paul entend bien y instruire ses églises et leur donner des règles de conduite[55].
Notes et références
[modifier | modifier le code]- ↑ Gérard Gréco, André Charbonnet, Mark De Wilde, Bernard Maréchal et al., « Dictionnaire Bailly grec-français, 4e éd. (1re éd. 1894) », .
- ↑ Marguerat 2000, p. 479.
- ↑ Popkes 1996, p. 29-31.
- ↑ Marguerat 2000, p. 417-418.
- 1 2 3 Stowers 1986, p. 91.
- 1 2 3 Starr et Engberg-Pedersen 2004, p. 3-4.
- 1 2 Stowers 1986, p. 93.
- 1 2 Bjerkelund 1967, p. 110.
- 1 2 Starr et Engberg-Pedersen 2004, p. 349.
- ↑ Stowers 1986, p. 91-92.
- ↑ Stowers 1986, p. 94.
- ↑ Stowers 1986, p. 95.
- 1 2 Stowers 1986, p. 96.
- ↑ Stowers 1986, p. 92.
- 1 2 3 Starr et Engberg-Pedersen 2004, p. 5-6.
- ↑ Malherbe 1986, p. 121.
- ↑ Malherbe 1986, p. 124.
- 1 2 3 Starr et Engberg-Pedersen 2004, p. 319.
- ↑ Popkes 1996, p. 27-28.
- ↑ Popkes 1996, p. 27, citant J. Thomas, Phokylides, p. 252.
- ↑ Starr et Engberg-Pedersen 2004, p. 348-349.
- 1 2 Starr et Engberg-Pedersen 2004, p. 350-351.
- ↑ Popkes 1996, p. 29.
- ↑ Popkes 1996, p. 30-31.
- ↑ Popkes 1996, p. 31, 33.
- ↑ Dibelius 1964, p. 16-17.
- ↑ Martin Dibelius, Geschichte der urchristlichen Literatur, 1926, p. 140, cité par Popkes 1996, p. 31-32.
- ↑ Dibelius 1964, p. 19.
- ↑ Dibelius 1964, p. 20-21.
- ↑ Dibelius 1964, p. 21.
- ↑ Dibelius 1964, p. 22-23.
- ↑ Dibelius 1964, p. 23.
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Bibliographie
[modifier | modifier le code]- (de) Carl J. Bjerkelund, Parakalô : Form, Funktion und Sinn der parakalô-Sätze in den paulinischen Briefen, Oslo, Universitetsforlaget, coll. « Bibliotheca Theologica Norvegica » (no 1), .
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