Ephemeride
Prince en 25 chansons
Publié
08/10/2026
L’oeuvre tentaculaire de Prince regorge de classiques. Rolling Stone replonge dans ses plus grands morceaux.
8 octobre 1980 : Sortie de Dirty Mind de Prince
« Ce qui manque à la musique pop, c’est le danger« , a déclaré Prince dans une interview accordée au Guardian en 2006. « Il n’y a pas d’excitation et de mystère. » Il faut dire que le danger, l’excitation et le mystère ont été les cartes de visite de Prince depuis le début de sa carrière à la fin des années 70.
De son apogée critique et commercial avec Purple Rain à sa dernière tournée Piano and a Microphone, Prince n’est jamais resté inactif. Bien sûr, il n’a jamais eu de mal à faire les gros titres et avait un talent indéniable pour le scandale, mais ce qui a vraiment touché le monde, c’est sa musique – des chansons qui nous ont émus plus que les mots peuvent le décrire.
1 – « I Wanna Be Your Lover » (1979)
Un « exercice funk sobre et soigneusement élaboré« , c’est ainsi que le Los Angeles Times a décrit le premier single de Prince dans une critique des débuts du chanteurs sur la scène du Roxy à Los Angeles en novembre 1979. Rétrospectivement, c’est une évaluation prudente, mais elle est compréhensible : Prince n’avait que 21 ans à l’époque, et son style flamboyant ne s’était pas encore totalement distancié du disco. Mais tout était déjà là. Avec « I Wanna Be Your Lover », Prince annonce la couleur – il ne reste plus au monde qu’à relever son défi.
2 – « When You Were Mine » (1980)
Selon la légende, la plus grande chanson jamais écrite sur un triangle amoureux bisexuel a été écrite par Prince alors qu’il se trouvait dans une chambre d’hôtel de Floride après qu’il ait refusé d’aller à Disney World. Ou, selon une autre histoire, cela ce serait passé dans une chambre d’hôtel de Birmingham, en Alabama, alors qu’il écoutait John Lennon. Quoi qu’il en soit, le deuxième morceau extrait de Dirty Mind est un chef-d’œuvre de New-Wave-funk rappelant autant Blondie que James Brown. Cyndi Lauper l’a repris trois ans plus tard sur son l’album She’s So Unusual. Mitch Ryder et Crooked Fingers ont pour leur part livré des versions rock et folk dépouillées, mais personne n’a su capturer l’esprit de l’original, qui donne l’impression d’une bacchanale romaine se déroulant au CBGB.
3 – « Controversy » (1981)
Avec son beat entêtant et son groove tout synthétique 100% P-Funk, le 13ème single de Prince contrebalance avec élégance la vague conservatrice qui s’abat sur les USA après l’élection de Reagan. Visant à faire taire les spéculations du public sur ses préférences sexuelles et politiques, Prince pose plus de questions qu’il n’apporte de réponses : « Suis-je noir ou blanc ? Suis-je hétéro ou gay ? »; « Est-ce que je crois en Dieu ? Est-ce que je crois en moi ? » Il détourne la morale américaine et en fait son jouet, avec classe – comme d’habitude.
4 – « 1999 » (1982)
Lorsque Prince a enregistré 1999, il passait des journées et des nuits entières sans dormir, refusant de manger car cela le ralentissait. Quand l’hymne apocalyptique de Prince est finalement sorti en 1982, la guerre nucléaire, semblait-il, n’était plus qu’une question de quand, pas de si. Et c’est dans cette atmosphère, que Prince s’est une nouvelle fois imposer : « La vie n’est qu’une fête, et les fêtes ne sont pas censées durer. » La fin du monde n’a jamais semblé aussi sexy.
5 – « Little Red Corvette » (1983)
Le refrain du premier tube de Prince suggère qu’il s’agit d’une simple chanson de voiture. Mais regardez sous le capot, ça ne parle que de sexe (le jeu de mots autours de « Trojan horse » est particulièrement inspiré). Malgré les allusions à la chambre à coucher et celles plus directes (« Girl, you got an ass like I never seen« ), la chanson a fait vriller les radios pop grand public, principalement grâce à son irrésistible refrain !
6 – « Delirious » (1983)
« Delirious », le deuxième single de Prince à se hisser dans le Top 10, est un morceau très funky, truffé de sons inédits – dont la boîte à rythmes Linn (popularisée par Devo, Gary Numan et Michael Jackson) et un synthétiseur pour l’accroche. Flirtant entre le commercial et l’expérimental, entre la pop, le R&B et la New Wave, c’est un succès.
7 – « When Doves Cry » (1984)
Lové au cœur de la bande originale de Purple Rain, « When Doves Cry » a montré comment la musique pop expérimentale pouvait trouver sa place. Dépourvu de ligne de basse et voyant Prince se lamenter sur sa guitare, accompagné d’une synthé et d’une boîte à rythmes, « When Doves Cry » est aussi froid qu’une relation tendue peut l’être. Son ingénieur se souvient que l’artiste, qui jouait de tous les instruments sur le morceau, a su instantanément l’impact que le single aurait sur la musique. « Personne n’aurait les couilles de faire ça« , aurait dit le musicien à son ingénieur. « Vous n’avez qu’à attendre – ils vont flipper. »
8 – « Let’s Go Crazy » (1984)
Après que « When Doves Cry » ait dominé la radio pop à la fin de l’été et au début de l’automne 1984, le succès de « Let’s Go Crazy » a été autant un tour de force qu’une publicité pour le long métrage Purple Rain. « Certains membres du groupe se sont lâchés« , a déclaré l’ingénieur Susan Rogers à Billboard, en notant le solo de piano jazzy de Matt Fink au milieu du morceau. « Matt, qui connaissait si bien Prince et savait ce qu’il aimait, a enregistré ce solo à la troisième prise et nous avons continué à le rejouer encore et encore, parce que c’était tout simplement génial à écouter. »
« J’ai été élevé dans un monde en noir et blanc. Oui, noir et blanc, jour et nuit, riche et pauvre, noir et blanc. J’écoutais toutes sortes de musique quand j’étais jeune… Mais je savais qu’un jour je jouerais toutes sortes de musique, et qu’on ne me jugerait pas sur la couleur de ma peau, mais sur la qualité de mon travail, et j’espère que cela continuera, » avait-il confié à MTV l’année suivante.
9- « Erotic City » (1984)
La face B de « Let’s Go Crazy » n’a pas seulement été l’une des jams les plus funky de Prince mais a aussi servi d’introduction mondiale à Sheila E. Porté par une ligne de basse sublime et un riff d’une douce simplicité, Prince envoie tout valser. À la fin des années 90, lors de l’intronisation de Parliament-Funkadelic au Rock & Roll Hall of Fame, Prince a révélé qu’il avait enregistré la chanson immédiatement après avoir vu le groupe en concert au Beverley Theatre en Californie. « C’était dingue« , a déclaré Prince. Clinton lui rendra la pareille quelques temps plus tard avec une reprise.
10 – « Purple Rain » (1984)
Dans une interview accordée à Mojo en 2013, Stevie Nicks a révélé que Prince lui avait initialement donné une démo de « Purple Rain » et lui avait demandé d’y contribuer. Elle a refusé en disant : « Prince, j’ai écouté ça une centaine de fois, mais je ne saurais pas par où commencer. C’est un film, c’est épique« . Chanson-titre du célèbre album de Prince, elle est interprétée à un point culminant du film, ce qui lui donne encore plus de gravité. Comme si elle en avait besoin. Bercé par des cordes et un refrain de gospel, puis couronné par un solo de guitare époustouflant, c’est le point culminant de toutes les influences que Prince a absorbées tout au long de son ascension vers la gloire, du rock à la pop en passant par la soul.
11 – « I Would Die 4 U » (1984)
Sur « I Would Die 4 U », Prince a mis de côté les normes sociétales et l’humanité en général – « Je ne suis pas un humain, je suis une colombe« , a-t-il proclamé – au nom de l’amour. Il n’a pas eu de mal à emmailloter son message dans un sacré rythme, grâce à son excellent groupe, car le chemin le plus rapide vers le cœur passe souvent par les hanches. Ni le Dr Fink, le claviériste de Revolution, ni Prince ne pouvaient jouer la ligne de basse manuellement, alors ils ont mis en place une interface pour verrouiller un séquenceur à la boîte à rythmes. « Nous avons fait des choses technologiques révolutionnaires ce jour-là« , se souvient Fink.
12 – « Darling Nikki » (1984)
Bien que jamais sorti en single, le morceau s’est néanmoins retrouvé dans les oreilles des fans lorsque l’album Purple Rain est devenu un énorme succès en 1984. « Je connaissais une fille qui s’appelait Nikki/je suppose qu’on peut dire que c’était une obsédée sexuelle/je l’ai rencontrée dans le hall d’un hôtel en train de se masturber sur un magazine« , chante Prince dans le premier couplet, ne laissant rien à l’imagination. Plus tard, les Foo Fighters ont enregistré leur propre version et Prince n’était pas très content. « Je n’aime pas qu’on reprenne mon travail« , a-t-il déclaré à Entertainment Weekly en 2004. « Écrivez vos propres chansons ! »
13 – « Take Me With U » (1985)
Bien qu’il ne soit que le cinquième plus grand single tiré de Purple Rain, le duo élégant et cristallin avec Apollonia Kotero – initialement prévu pour l’album éponyme d’Apollonia 6 – transcende à la fois l’album et la décennie qui l’a vu naître. De l’intro percutante (qui sert également de pont) aux échanges haletants entre les deux chanteurs, la chanson a instantanément gagné une place au panthéon des classiques. « Je n’ai pas de date d’expiration« , a déclaré M. Prince dans une interview accordée à The Word en 2004. « Take Me With U » en est la preuve.
14 – « Raspberry Beret » (1985)
Comparé à sa face B, aujourd’hui presque légendaire, « She’s Always in My Hair », « Raspberry Beret » semblait bien décalée. Aujourd’hui, il semble évident que c’était l’occasion d’explorer une écriture pop plus psychédélique. C’est devenu une partie de l’arsenal de Prince – le même qui se retrouvera dans le tube des Bangles « Manic Monday » – non pas des pensées profondes, mais un journal mis en musique. Après les aspirations apparemment illimitées de Purple Rain, c’est cette poésie plus simple qui a en fait prouvé que la créativité de Prince n’avait peut-être pas de limites.
15 – « Kiss » (1986)
C’est en 1986, après Purple Rain, que l’ingénieur du son de Paisley Park, David Z, a reçu un appel de Prince pour le rejoindre à Los Angeles. À son arrivée aux studios Sunset Sound d’Hollywood, Z reçoit une démo enregistrée sur cassette – un couplet, un refrain et un peu de guitare acoustique – destinée au groupe Mazarati. Z dira plus tard à Mix Magazine que cela ressemblait à une chanson de Stephen Stills. Avec le groupe, il l’a bricolée pendant quelques heures, en a enregistré une version et l’a terminée. Lorsque Z est revenu en studio le lendemain matin, Prince avait enlevé la basse et le charley, ajouté le riff emblématique et enregistré sa propre voix. « C’est trop bien pour vous les gars. Je le reprends », se souvient Z. Prince. La Warner Brothers a demandé le contraire ; ils ont dit que le morceau semblait inachevé, mais Prince a gagné la bataille qui a suivi, et le single a finalement été classé numéro un.
16 – « Sign O’ the Times » (1987)
« Sign O’ The Times » est peut-être le plus étrange des singles de Prince. Il était au sommet de son succès commercial et critique, et son précédent album Parade – une balade délirante dans le jazz-pop français qui a donné le classique funk « Kiss » et la débâcle cinématographique Under the Cherry Moon – avait appris à son public que Prince pouvait être merveilleusement imprévisible. Pourtant, « Sign O’ The Times » ne ressemblait à rien de ce qu’il avait fait auparavant. Sur ce morceau d’un minimalisme saisissant, il joue de la guitare blues sur un synthétiseur Fairlight et se lamente sur les problèmes du monde. « L’homme n’est vraiment heureux que lorsqu’il meurt vraiment« , chante-t-il.
17 – « U Got the Look » (1987)
De sa voix androgyne, Prince présente ce numéro funk à la puissance redoutable comme l’ultime bataille des sexes : « Garçon contre fille dans les World Series de l’amour. » Sheena Easton, se souvient qu’il avait déjà terminé le morceau avant de la contacter. Il lui a juste dit : « Tu veux juste venir et chanter quelques chœurs ? » selon Easton. « Alors je suis allé en studio, et comme je ne savais pas que je chantais… j’en ai fait trop – et il a dit qu’il aimait bien ça, alors il a transformé le morceau en duo. »
18 – « I Could Never Take the Place of Your Man » (1987)
En plus de ses talents de chanteur, d’auteur-compositeur, d’interprète, de magnat et de multi-instrumentiste, il y a un rôle pour lequel Prince n’a jamais eu assez de crédit : celui de conteur. « I Could Never Take the Place of Your Man » est sorti en 1987, alors qu’il avait cimenté sa place en tant qu’icône du funk. Mais il a transformé son neuvième album Sign O’ the Times en un assortiment de sons – y compris cette nouvelle power-pop qui est un portrait poignant d’un futur amant qui ne veut pas être une passade. « Chacun mène sa propre barque« , a-t-il déclaré à NME en 1996. « C’est pour cela que nous sommes ici, pour apprendre, pour suivre plusieurs chemins et quand vous avez suffisamment explorer vous n’avez plus à regarder derrière vous« .
19 – « Alphabet Street » (1988)
Le premier single de Lovesexy, sorti en 1988, est l’exemple parfait d’un funk dépouillé. Les guitares déchiquetées et la ligne de basse rebondissante de Levi Seacer Jr. se combinent avec le talent de Prince pour un morceau piquant. Des cuivres et un rap exaltant de Cat Glover, protégé-chorégraphe de Prince, font monter la température et prolongent la fête.
20 – « Thieves in the Temple » (1990)
Graffiti Bridge, la suite de l’iconique Purple Rain, a été le dernier rôle de Prince au cinéma. Mais contrairement à son prédécesseur, la bande son qui l’accompagne va largement éclipser le film. « Thieves in the Temple », une méditation spirituelle sur le mensonge, le rejet et l’introspection qui a atteint la sixième place des charts, a été ajouté à la dernière minute. Avec une saveur moyen-orientale et un chant presque opératique, c’était une nouvelle atmosphère pour Prince. Et il ne se sentait pas à l’aise pour y résider longtemps. « J’écris encore parfois sous le coup de la colère, comme dans « Thieves in the Temple ». Mais je n’aime pas le faire. Ce n’est pas agréable à vivre« .
21 – « Cream » (1991)
Selon la légende, Prince a écrit « Cream » alors qu’il se tenait devant un miroir. Sinon, pourquoi aurait-il chanté « You’re so good/Baby there ain’t nobody better » sur ce tube incroyablement entraînant de Diamonds and Pearls.
22 – « Diamonds and Pearls » (1992)
Ballade sensuelle à souhait, « Diamonds and Pearls » voit, une fois n’est pas coutume, Prince se retirer au profit de son groupe, la New Power Generation. Avec la chanteuse de NPG, Rosie Gaines, qui assure les chœurs, Prince chante : « If I gave you diamonds and pearls/ Would you be a happy boy or girl ?« , en écho aux paroles presque identiques qu’il avait chantées dix ans plus tôt sur « International Lover » en 1982. L’album a été largement considéré comme la réponse de Prince au hip-hop, mais le morceau-titre de Diamonds and Pearls marie subtilement l’amour du chanteur pour les paillettes et le glamour avec une sensibilité pop-R&B en constante évolution.
23 – « 7 » (1992)
Prince a élargi sa palette sonore avec « 7 », en utilisant des tablas et des sitars, plusieurs voix et un sample de « Tramp » de Lowell Fulson. Bien sûr, étant donné son statut d’outsider à l’époque, Prince a pu aussi s’essayer à la numérologie – le 7 représente la recherche de la vérité, bien qu’il soit tout à fait possible que les sept contre lesquels il se battent soient des gens de la Warner Bros. Records. Se battait-il pour la liberté ? Cherchait-il le respect ?
24 – « The Most Beautiful Girl in the World » (1994)
En 1993, Prince avait changé son nom en symbole et se battait avec Warner Bros. pour le contrôle de la création. Il a réalisé qu’il n’avait pas besoin de l’aide d’un grand label lorsqu’il a sorti « The Most Beautiful Girl in the World », sur le label indépendant Bellmark. Prince aurait dépensé deux millions de dollars de sa poche pour promouvoir le single. Il s’est avéré que ce fut son plus grand succès depuis des années. La magnifique ballade a des touches de guitare funk et des claviers étincelants, mais Prince laisse son don pour la mélodie faire le plus gros du travail. Elle a été écrite à l’origine pour sa future femme, la chorégraphe Mayte Jannell Garcia. Elle a ensuite enregistré sa propre version, « The Most Beautiful Boy in the World ».
« Black Sweat » (2006)
Sorti en 2006, « Black Sweat » est peut-être le meilleur dernier single de Prince. Rappelant « Kiss », il est truffé de boîte à rythmes, un falsetto glorieux et un synthétiseur qui rappelle les « Funky Worm » des Ohio Players. « Black Sweat » a permis à 3121 de se hisser en tête des charts et d’obtenir une poignée de nominations aux Grammy Awards. Plus important encore, il a rappelé à point nommé que Prince aura toujours le funk.
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James Brown, le parrain de la soul
A l’approche de la sortie de leur 19e album, 50 ans après Lonesome Crow, leur premier, Scorpions n’ont perdu ni énergie, ni inspiration. Rolling Stone est allé à la rencontre des membres historiques Klaus Meine (chant), Rudolf Schenker (guitare) et Matthias Jabs (guitare) pour comprendre d’où venait cette foi inébranlable.
25 octobre 1955 : Naissance de Matthias Jabs, guitariste de Scorpions
Vous revenez avec votre album le plus heavy depuis des années. D’où vient ce regain d’énergie ?
Rudolf : Elle vient du fait que nous sommes des “rock believers”. Nous avons pris différentes directions avec Scorpions, il nous est arrivé de sonner un peu différemment, surtout à l’époque du grunge, mais nous avons appris de cette période. Nous avons identifié notre ADN. Quelqu’un du label est venu nous voir et nous a dit que ce serait fantastique de faire un album dans la veine de Blackout. Klaus a gardé cette idée en tête et s’est mis à écrire des paroles, qu’il m’a envoyées pendant que j’étais en vacances en Thaïlande.
Klaus : Je suis sorti de ma zone de confort, parce que pendant toutes ces années, je posais mes textes sur la musique et là, c’est l’inverse. J’en ai envoyé quelques-unes à Rudolf et je lui a dit “mets-moi un gros riff ! Il nous reste de l’essence dans le réservoir [“Gas in the Tank”]”. Il a trouvé de super morceaux par la suite.
Parlons de la production de cet album, qui ne s’est pas passée comme prévu.
Klaus : Nous avons commencé la préproduction en 2020 avec Greg Fidelman. On était censé enregistrer l’album à Los Angeles, mais cela n’a pas été possible à cause des restrictions de déplacement. Donc nous avons décidé de continuer sans Greg et de produire notre album de notre côté. Je pense que ça a été la bonne décision.
Matthias : Le producteur a une influence importante : Keith Olsen a produit Crazy World. Plus tard, Bruce Farbain a produit Unbreakable et avec Desmond Child on est parti dans une tout autre direction avec Humanity : Hour 1…
Rudolf : N’oublie pas Peter Wolfe [producteur d’Eye II Eye] ! [rires]
Matthias : Oui ! Cette fois, à cause de la pandémie, nous n’avons pas pu travailler avec un producteur. Donc nous avons enregistré tout seuls et nous sommes revenus à notre son du début des années 80.
Rudolf : En plus de ça, nous avons utilisé l’équipement d’époque. Nous avons décidé de travailler tous ensemble, dans la même pièce, sans artifices. Comme ça, dès que quelque chose manque à un morceau, on le voit tout de suite. Le résultat est super.
En plus d’être un pilier du hard rock, vous êtes aussi connus pour vos ballades. Ici, c’est votre premier album depuis Love At First Sting (1984) à n’en avoir qu’une seule. Est-ce une volonté de votre part ?
Rudolf : Cela découle directement de notre idée de faire un album heavy. Il y a quand même une ballade dessus, “When You Know (Where You Come From) ”, on s’est dit que c’était une bonne manière de finir, en plus les paroles ont un joli côté philosophique.
Matthias : Cependant, nous avons “bonus track” spécial pour la France, qui est une ballade. Elle s’appelle “Language of My Heart”. Il y a un autre bonus track pour le Royaume-Uni et encore un pour le Japon.
Rock Believer est un titre qui ressemble à une profession de foi du rock. Y a-t-il eu des moments dans la carrière de Scorpions où cette foi a été ébranlée ?
Rudolf : Jamais ! Il y a 55 ans, quand j’ai commencé ma carrière dans la musique, les gens ne comprenaient pas. Les gens se moquaient de moi quand je leur disais que c’était pour la vie. Pour durer autant de temps, tu es obligé d’y croire. Nous respectons l’adage Peace, Love & Rock’n’ Roll : love, c’est “Still Loving You”, peace, c’est “Wind of Change” et rock’n’roll, c’est “Rock You Like a Hurricane”. Nous croyons en la puissance de la musique.
Matthias : Aucun d’entre nous n’avait de plan B. Donc c’était compliqué à l’époque du grunge d’assurer des revenus, j’avais d’ailleurs commencé des études de droit. Mais même à cette période, aucun des membres de Scorpions n’a perdu la foi. Nous avons la chance d’avoir des fans qui sont restés fidèles. On ne les a pas trahis en nous éloignant de notre propos de base.
Klaus : Beaucoup de gens disent que le rock est mort de nos jours. Pourtant, on joue devant trois générations différentes. Je vois des gamins au premier rang. Je pense que les fans de rock sont bien vivants et c’est à eux qu’on dédie ce disque.
Mathieu David
Retrouvez cette interview de Scorpions en intégralité dans Rolling Stone Hebdo n°72
Voici notre chronique de Rock Believer
Avec ses 27 millions d’exemplaires vendus (record de la décennie) et son Grammy, le 1er album de Linkin Park n’a pas que démocratisé le nu metal : il symbolise à lui-même les années 2000
24 octobre 2000 : sortie d’Hybrid Theory de Linkin Park
Car si les grands frères Korn (avant tout metal) et Limp Bizkit (hip-hop) conservaient leur ADN premier, Linkin Park a toujours veillé à ne pencher d’aucun côté… Quoi de plus normal, donc, de trouver ici le producteur mainstream Don Gilmore (Sugar Ray, Good Charlotte, Avril Lavigne…) et l’expérimenté Andy Wallace (Nirvana, Slayer, Alice Cooper…). Pourquoi être sucré ou salé quand on peut être les deux ?
Si l’album avait fait l’objet d’une réédition asiatique en 2002 (avec des lives, un inédit et un remix), celle du 20e anniversaire est pharaonique : 5 CD, 3 LP, 3 DVD, une cassette, un livre de 80 pages, une affiche, 3 lithographies, un pass et évidemment des inédits (dont “Pictureboard“, longtemps réclamé). Une version super-deluxe prévoit même un coffret de 3 vinyles et 2 CD en plus. C’est Byzance !
Commander son exemplaire du coffret.
Samuel Degasne
La rédaction de Rolling Stone vous propose un top 3 des meilleurs morceaux d’Hybrid Theory :
« Papercut »
Il s’agit du premier morceau du disque. Le morceau, qui n’a jamais été considéré comme un single « radiophonique », s’est construit une belle réputation dans le cercle de fans. A l’époque de sa sortie, la chanson atteignit quand même la 14e place du UK singles Chart, dépassant la meilleure position des deux singles précédents, et quitte le classement au bout de 6 semaines. Une habitude chez Linkin Park : le morceau traite de la paranoïa, thème récurrent au fil du disque.
« Crawling »
La chanson, considérée comme un des plus gros hits de la formation, a remporté un Grammy Award pour Best Hard Rock Performance en 2002. Cette fois-ci, le groupe parle des relations abusives – notamment dans le cadre conjugal – et rend un hommage aux femmes persécutées par les hommes violents.
« A Place for My Head »
Cette chanson aborde le point de vue de quelqu’un qui ne parvient pas à s’identifier à son entourage, qui veut être dans un endroit où les gens n’essaieront pas de le manipuler. Il s’agit d’un des morceaux les plus personnels écrits par Chester Bennington et sa bande. Un titre qui prend une nouvelle dimension, d’autant plus depuis le décès du chanteur en 2017.
De retour au Stade de France, les mastodontes de Metallica ont offert deux soirées d’anthologie, avec 32 morceaux différents dans un cadre grandiose. Live report
23 octobre 1964 : naissance de Robert Trujillo, bassiste de Metallica
Tenant à sa réputation scénique, Metallica ne recule devant rien pour offrir un spectacle toujours plus grandiose. Cette fois-ci, pour ses troisième et quatrième venues au Stade de France, les quatre Américains appliquent une nouvelle formule : le « no repeat weekend ». Les deux setlists sont complètement différentes, tout comme les premières parties : Ice Nine Kills et Epica (remplaçant Five Finger Death Punch au pied levé) ouvrent le bal la première soirée, tandis que Mammoth WVH et Architects se chargent de la seconde.
Pari réussi pour les Four Horsemen, qui calquent leurs concerts sur une structure similaire, avec missiles tonitruants en ouverture (« For Whom The Bell Tolls » et « Creeping Death », pour ne pas les citer) et classiques imparables pour finir (« Seek & Destroy » et « Master of Puppets » le premier soir, « One » et « Enter Sandman » le second). Entre les deux, le groupe met en avant ses morceaux anciens, fait dont il est coutumier depuis bien des années, à l’exception de Kill’em All, représenté par un seul morceau lors de ces deux soirées. Il n’oublie pas son nouvel album, 72 Seasons dont trois morceaux sont joués chaque soir. On constate avec délectation que « Lux Aeterna » et ses réminiscences de « Hit The Lights » se fond parfaitement dans le décor, tout comme « Screaming Suicide », qui fait mouche auprès des fans les plus fervents.

Ross Halfin
Bien entendu, Metallica réserve aussi de belles surprises aux fans, avec la rare « I Disappear » le premier soir, tirée de la bande originale de Mission Impossible 2 ou encore la festive reprise de « Whiskey in the Jar » basée sur la version de Thin Lizzy, qui n’avait pas été jouée en France depuis 1999. La carte des instrumentaux est également jouée, avec l’épique « Orion » et le plus nuancé « The Call of Ktulu », respectivement tirés de Master of Puppets et Ride the Lightning.
Deux fois deux heures de concert, présentés dans un décor atypique. Si Metallica est désormais client régulier du Stade de France, il n’y avait jamais joué sur une scène centrale. Cette dernière, circulaire, est disposée de manière à accueillir des fans en son sein : le fameux snakepit. Les adorateurs les plus chanceux (et les plus fortunés) ont donc pu s’offrir une vue imprenable sur les quatre musiciens.

Ross Halfin
Ils se montrent d’ailleurs en forme, avec des titres énergiques interprété avec force, tout en insufflant ce qu’il faut d’émotion pour les plus nuancés comme « The Unforgiven » ou « Fade To Black ». Les rares erreurs techniques (quelques imprécisions rythmiques de Lars Ulrich ou des pains discrets de Kirk Hammet) ne ternissent pas le tableau. En revanche, on regrette un James Hetfield étonnamment peu bavard et des pauses trop nombreuses entre les morceaux, qui cassent le rythme de deux spectacles pourtant bien orchestrés. Ces ombres au tableau n’empêchent cependant pas au public de se réjouir comme jamais devant un Metallica toujours aussi généreux sur scène, avec un Robert Trujillo toujours mobile. Un coup double réussi, qui laisse rêveur quand on imagine les surprises que les patrons du metal réservent pour l’avenir.
Setlists :
17 mai :
- For Whom the Bell Tolls
- Ride the Lightning
- Holier Than Thou
- I Disappear
- Lux Æterna
- Screaming Suicide
- Fade to Black
- Sleepwalk My Life Away
- Orion
- Nothing Else Matters
- Sad but True
- The Day That Never Comes
- Blackened
- Fuel
- Seek & Destroy
- Master of Puppets
19 mai :
- Creeping Death
- Harvester of Sorrow
- Cyanide
- King Nothing
- 72 Seasons
- If Darkness Had a Son
- Welcome Home (Sanitarium)
- You Must Burn!
- The Call of Ktulu
- The Unforgiven
- Wherever I May Roam
- Moth Into Flame
- Battery
- Whiskey in the Jar
- One
- Enter Sandman

Ross Halfin
Metallica est en couverture de Rolling Stone n°152, disponible via notre boutique en ligne.
Mathieu David
Écrit et enregistré alors que le groupe acquiert une stature internationale en tournée, Led Zeppelin II transforme une vision en réalité. L’un des meilleurs albums de tous les temps.
22 octobre 1969 : sortie de Led Zeppelin II
« Sur le deuxième album, on entend vraiment l’identité du groupe se former, » se souvient Jimmy Page des années après la sortie. Tandis que l’enregistrement du premier opus n’aura nécessité que trois semaines précédées d’une tournée de deux semaines en Scandinavie, celui de Led Zeppelin II s’étale sur six mois de concerts passant par Londres, New York, Vancouver et Los Angeles.
« De la musique faite sur mesure pour ce qu’on avait. »
Sur le chemin, le groupe promène ses bandes originales dans une malle. “C’était complètement fou, raconte Page. On n’avait pas le temps, il fallait écrire nos chansons dans des chambres d’hôtel. Le temps que l’album sorte, je ne le supportais plus. Je l’avais tellement entendu à tellement d’endroits différents. Je ne croyais plus en lui.” Pourtant, le groupe venait de produire l’un de meilleurs albums de tous les temps, baigné de blues du Delta et de Chicago, de psychédélisme des années 60 et d’une dynamique passant de la plus grande douceur à un son dévastateur. Parmi les pépites, le chaos apocalyptique de “Whole Lotta Love”, les riffs de guitare fuzz rapides comme l’éclair sur “Heartbreaker”, le blues devenu fou dans “Bring It on Home”. “C’étaient les premiers morceaux écrits pour le groupe, racontera Page à l’écrivain Mick Wall. De la musique faite sur mesure pour ce qu’on avait. Par exemple, savoir que Bonzo allait frapper fort à un moment donné, et construire cette entrée en scène.”
« C’est un peu ce qu’aurait été le psychédélisme s’ils avaient pu aller jusque-là. »
Changement(s) intense(s)
Moins de quatre mois après la sortie de leur premier album en janvier 1969, Atlantic pousse déjà le groupe à en concevoir un autre à temps pour les fêtes de fin d’année. En avril, Led Zeppelin se rend aux studios Olympic de Londres avec l’ingénieur du son George Chkiantz. “Whole Lotta Love” est l’un des premiers morceaux sur lequel ils travaillent. Construit autour d’un riff inventé par Page lors d’une version live (longue d’un quart d’heure) de “As Long As I HaveYou”, auquel Plant ajoute des paroles tout droit tirées du single de Muddy Waters, “You Need Love” (1962), le morceau est terminé à New York avec l’ingénieur de Hendrix, Eddie Kramer. Il aide notamment à l’exécution de la terrifiante section centrale en y incorporant toute une gamme de sons: la guitare slide de Page passée à l’envers, son thérémine, un orgasme féminin et l’explosion d’une bombe au napalm.
D’après Page, “c’est un peu ce qu’aurait été le psychédélisme s’ils avaient pu aller jusque-là”. Les solos de guitare sont enregistrés dans les couloirs du studio; Bonham joue la partie percussion de “Ramble On” sur un étui de guitare, un tabouret de batterie ou une poubelle (personne ne se souvient lequel des trois), et son solo emblématique sur “Moby Dick” est composé de plusieurs prises de son dans des studios différents.
Les méthodes d’enregistrement sont peut-être un peu improvisées, mais le résultat est au rendez-vous. “What Is and What Should Never Be” joue avec la stéréo pour renvoyer la guitare de Page et les plaintes de Plant d’une baffle à une autre, comme pour mimer un mauvais trip à l’acide. “The Lemon Song” (leur version du “Killing Floor” de Howlin’ Wolf) est un live dans le studio qui passe sans accroc d’une tranquillité assurée à un boogie frénétique, avec Plant qui hurle “Presse-moi le citron jusqu’à ce que le jus coule le long de ma jambe”! “Thank You”, un hymne folk baigné de guitare 12-cordes et d’orgue, est la première composition de Plant, écrite pour sa femme au cours d’une période de changements intenses.
Résoudre dans le chaos
Moins d’un an auparavant, ils ramaient sur les routes britanniques enneigées. Maintenant, ils séjournent à l’hôtel du Chateau Marmont, assistent aux concerts d’Elvis Presley à Las Vegas depuis le premier rang, fréquentent les GTO’s, l’élite des groupies de Los Angeles… Dans tout ce chaos, le groupe reste concentré sur son travail. Perfectionniste en studio, Page refuse de se laisser distraire. En juillet, le soir où le groupe célèbre son disque d’or pour Led Zeppelin, le guitariste renvoie tout le monde en studio juste après la réception à l’hôtel Plaza de New York.
“Il y avait un sentiment d’urgence lorsqu’on était aux États-Unis, assure Bonham. Je me souviens qu’une fois, on est allés à l’aéroport pour ramener nos femmes à l’hôtel, puis qu’on a filé au studio pour jouer ‘Bring It on Home’. On a fait beaucoup de choses dans ce goût-là cette année.”
« Notre vie entière a changé. »
“Je voyais que lutter contre la fatigue commençait à laisser des traces sur Jimmy, se rappelle leur road manager Richard Cole en décrivant une session à Londres. Il avait les traits tirés. Les cernes sous ses yeux fonçaient. Il commençait à fumer plus de cigarettes que d’habitude.” Et ça a payé. Même “Living Loving Maid (She’s Just a Woman)”, un rock clinquant que Page écrit en pensant à “une vieille femme dégénérée qui essaie d’être jeune” et qu’il considérera par la suite comme la chanson qu’il aime le moins de Led Zeppelin, en est la preuve irréfutable.

Pochette de l’album « Led Zeppelin II »
Succès retentissant
En août, ils ont fini d’enregistrer. Kramer et Page mixent ensuite l’album en deux jours aux studios A&R de New York, sur une table Altec à douze pistes. “C’était la console la plus primitive qu’on puisse imaginer”, note Kramer. Sorti le 22 octobre 1969, Led Zeppelin II se vend à trois millions d’exemplaires en six mois, ravissant la première place à Abbey Road en décembre. “Whole Lotta Love” devient numéro quatre aux États-Unis en janvier 1970, préfigurant le heavy metal avec une décennie d’avance. “Notre vie entière a changé, explique Plant. Et c’était tellement soudain qu’on ne savait pas comment le gérer.”
Patrick Doyle
You Want It Darker (Columbia/Sony) : Ou comment, à 81 ans, au bord des ténèbres, Leonard Cohen écrit un album que d’autres ne réussiraient pas à imaginer, même en sept vies.
21 octobre 2016 : sortie de You Want It Darker de Leonard Cohen
“Nous sommes arrivés au point où nous sommes si vieux, nos corps tombent en lambeaux, et je pense que je te rejoindrai bientôt. Sache que je suis si près derrière toi, que si tu tends la main tu peux atteindre la mienne (…) Je veux seulement te souhaiter un très beau voyage. Au revoir ma vieille amie. Mon amour éternel. Rendez-vous au bout du chemin.” Lorsqu’il écrivit cette lettre d’adieu à Marianne Ilhen, décédée le 29 juillet dernier des suites d’une leucémie, Leonard Cohen avait sans doute déjà terminé ce quatorzième album. L’un des plus beaux.
“I’m ready, my Lord.”
You Want It Darker s’ouvre sur l’un des grands classiques de Cohen, immédiat et incontestable. Des choeurs graves, un rythme métallique, un orgue en arrière-plan, une mélodie qui s’incruste profondément dans nos pores, creusant nos estomacs. Puis la voix d’outre-tombe de Leonard Cohen : “I’m ready, my Lord.” Doit-on réciter le Kaddish, comme il nous le suggère ici ? Égrenant les “If you want…”, “You Want It Darker” se révèle être une réponse mortifère au légendaire “I’m Your Man”. Réponse qui trouve un écho avec le titre “Leaving The Table” où, contrairement à ce que le Cohen malicieux de 1988 proposait, celui d’aujourd’hui assène : “I don ’t need a partner / I don’t need a lover”. Mais on n’y croit pas une seconde.
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